De l'amibe aux étoiles

Robert Lepage en compagnie de quelques-uns des membres de la distribution deTotem
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Robert Lepage en compagnie de quelques-uns des membres de la distribution deTotem

Aux chaudrons comme sur la scène, il faut un liant pour lier les ingrédients, et c'est comme ça. Au cirque, enfin au cirque tel qu'on le pratique souvent au Québec, les numéros ont tendance à s'organiser autour d'un fil ténu plutôt que d'un gros câble rouge, un concept souvent à peine suggéré, un liant atmosphérique quoi, ce qui n'est souvent pas plus mal.

Robert Lepage, qui ne fait heureusement jamais rien comme tout le monde, a carrément choisi de raconter une histoire, une épopée de jumeaux, quand le Cirque du Soleil a fait appel à lui pour le spectacle en salle qui est devenu KÀ, vu par plus d'un million de spectateurs depuis sa création à Las Vegas, en 2005. Il s'agit franchement d'un des points d'orgue de l'histoire de la scène, «le premier spectacle total du XXIe siècle» comme l'avait résumé un critique américain.

Le fabuleux périple de la vie

Le grand maître de Québec semble sur le point de refaire le coup avec le spectacle Totem, qui sera présenté sous chapiteau à compter du 22 avril, dans le Vieux-Port de Montréal. Cette fois, la proposition s'organise autour du très long et non moins fabuleux périple de la vie, de l'amibe jusqu'à l'espèce humaine attirée par les voyages intersidéraux.

«Un totem, oui, c'est une sculpture amérindienne, a expliqué M. Lepage, hier, aux reporters rameutés par la conférence de presse. Mais c'est beaucoup plus. Un totem, c'est notre esprit qui rejoint l'esprit des animaux, l'esprit de la création, des cieux, des éléments. Avant d'être qui nous sommes, nous avons d'abord été des amibes dans l'eau, des grenouilles et des poissons, on a rampé hors de l'eau, on est devenus des grimpeurs, des singes. Le XXe siècle a prouvé que nous pouvons voler comme des oiseaux et que nous voulons explorer le cosmos. Nous avons encore la mémoire de ce cheminement dans notre corps. On nage, on grimpe, on rampe, on vole. Les gens de cirque le font très bien. Le totem évoque cette évolution des animaux dans l'homme.»

Cultures aborigènes très présentes

Ce qui donne quoi concrètement? Le spectacle parle donc de l'évolution et ira jusqu'aux clins d'oeil à Darwin, mais aussi aux mythes fondateurs. Hier, on a vu brièvement deux hommes, dont un néandertalien, vraisemblablement les clowns du show.

Les cultures aborigènes sont très présentes. La scène elle-même adopte comme totem une tortue, la grande tortue des origines mythiques. Sa carapace forme le sol. Le squelette de cette enveloppe fournit l'armature des acrobaties aériennes. Bien trouvé.

Un plan incliné percé d'une longue trappe ingénieuse facilite les entrées et les surprises. Une forêt de bambous ceinture la scène. Les musiciens s'y cachent. De multiples projections enrichissent le spectacle multimédia.

Trois numéros en guise d'apero

Il faudra évidemment attendre la première pour juger pleinement. Hier, les journalistes ont eu droit à la présentation de trois numéros dans la belle salle de toile bleutée. Une danse amérindienne envoûtante et rythmée ouvrait le bal. Un fabuleux numéro de trapèze à deux a suivi, franchement le plus original de mémoire de critique circassien. Des acrobates asiatiques transformés en «taïkonautes» hypercolorés ont finalement remballé la barre russe.

Le cosmonaute est une figure emblématique de l'univers lepagien. Le multidoué a consacré une pièce et un film (La Face cachée de la lune) à la conquête de l'espace.

Robert Lepage a souligné que le Cirque et lui ont à peu près le même âge artistiquement, soit un quart de siècle de créations qui les a menés sur de multiples projets autour du monde. «Je me sens chez moi au cirque, a-t-il dit. Les choses se font toutes seules et ce n'est jamais conflictuel entre nous. On est comme des siamois, des jumeaux identiques et c'est toujours un grand plaisir de retrouver son jumeau.»

Toucher au chapiteau

Le metteur en scène a aussi expliqué que le fondateur-propriétaire Guy Laliberté lui avait toujours refusé de «toucher au chapiteau» sous prétexte qu'il pouvait mieux relever «de grands défis» dans les salles dures. «Je suis très attiré par le chapiteau, a dit l'homme de scène. C'est un petit cosmos éphémère et furtif, un espace qui a ses règles et qui permet des spectacles qui "maturent" en se déplaçant, avec le temps.»

Il s'agit du 27e spectacle de la compagnie, que la crise économique mondiale a forcé à se repositionner. Le développement spectaculaire prévu à Macao a fait chou blanc, ou tout comme. L'alliance avec l'éponge pétrolière de Dubaï aussi. Même les spectacles de Las Vegas ne se vendent plus facilement. La compagnie mise maintenant sur d'autres coins du monde, les grandes villes comme New York (un spectacle est en préparation pour le Radio Music Hall), mais aussi le marché russe.

La conception de la nouvelle tente et de son imposante scénographie semble s'inscrire dans ce déploiement souple et diversifié. Les modules imaginés par les ingénieurs et les architectes permettent de monter et de démonter la scène sous le chapiteau bien sûr, mais aussi dans un amphithéâtre de hockey ou une grande salle circulaire comme le Royal Albert Hall de Londres, où Totem sera effectivement planté en janvier 2011.

Gabriel Pinkstone, directrice de production au Cirque, ne lie pas ceci et cela. «La nouvelle pratique ne découle pas de la crise économique, dit-elle. Nous avons entamé le processus de reconfiguration des équipements il y a environ deux ans pour maximiser les équipements dans le plan de tournée. D'abord, nous avons sept spectacles sur la route et c'est un casse-tête de décider qui va où. Ensuite, nous voulons ouvrir de nouveaux marchés, de nouvelles villes, certes, mais sans investissements majeurs. Ça coûte cher de refaire une scénographie.»

La même approche est développée pour le prochain spectacle sous chapiteau. Cirque 2012 est déjà en chantier, enfin à la recherche de son propre liant en attendant de se trouver un véritable nom...