Eva Tanguay, féministe avant l'heure

Glorifiée pour son excentricité, son audace et ses coups de gueule, Eva Tanguay a non seulement révolutionné le vaudeville et le modèle féminin au tournant du siècle, elle a aussi participé à l'émergence du droit des femmes incarné par les suffragettes américaines.

Trois fois divorcée, libre autant sexuellement que financièrement, celle qu'on surnommait «la petite tornade» faisait fi des codes de la société victorienne qui réservaient à la femme du début du siècle le rôle de l'épouse digne et réservée.

Sans le vouloir, Tanguay fut donc une féministe avant la lettre. Elle déboulonnait les modèles traditionnels, multipliait les amants et négociait à la dure ses cachets astronomiques, plus élevés que ceux de plusieurs grandes stars masculines. Pour la première fois, une femme proclamait sur scène «I don't care» et tournait en dérision le mariage et les danseuses, belles mais insipides, engagées sur Broadway.

«C'était excitant pour les femmes de voir l'une d'entre elles s'imposer. Car en 1900, elles devaient rester dans l'ombre de leur mari. Tanguay est devenue une héroïne parce que l'un des plaisirs du théâtre était de voir les règles transgressées. Il y avait beaucoup de critiques à l'égard de ce genre de spectacles, mais cela ne faisait qu'attirer davantage de publicité à Tanguay, qui était passée maître dans l'art de l'autopromotion», explique Susan A. Glenn, professeure d'histoire à l'Université de Washington à Seattle et auteure de Theatrical Roots of Modern Feminism.

Dans son livre, Glenn assimile Eva Tanguay à un symbole naissant de l'affirmation féminine. «La sexualité était peut-être le côté le moins important de sa performance. Sa marque était celle de l'assurance», pense-t-elle.

Une vraie contribution

À son insu, l'exubérante actrice allait jouer, comme d'autres rares comédiennes du vaudeville, un rôle-clé dans l'avènement du droit de vote pour les femmes aux États-Unis. Eva Tanguay a déjà 22 ans quand le mouvement des suffragettes américaines, vers 1903, prend du galon sous la houlette de Carrie Chapman Catt, présidente de la National American Women Suffrage Association (NAWSA).

Selon Susan A. Glenn, la carrière fulgurante des grandes stars du vaudeville, comme Tanguay, n'est pas étrangère à l'acceptation graduelle du mouvement des suffragettes, longtemps décrié, et à la reconnaissance de leurs revendications pour faire amender la Constitution américaine. La présence de fortes personnalités féminines sur les scènes constitue alors un formidable outil pour faire avancer leurs idées.

«Sur scène, ces femmes confrontaient les règles établies, osaient dévoiler leur sexualité, faisaient de l'argent, étaient affirmées et autonomes. La scène leur permettait de prendre une place qui n'existait pas pour les femmes dans la société d'alors», soutient l'historienne.

Même si Eva Tanguay ne s'est jamais affichée comme partisane du mouvement des suffragettes — au contraire d'autres de ses collègues de scène —, sa personnalité, combinée à sa célébrité galopante, a inspiré de nombreuses militantes, notamment pour les costumes portés lors de manifestations ou d'assemblées politiques.

«Les femmes au théâtre ont été à l'avant-garde de ces mouvements féministes. Les suffragettes ont abondamment utilisé ces actrices comme symbole d'affirmation. Même leurs discours étaient précédés de performances par des artistes invitées», soutient Susan A. Glenn.

Spectatrices, votre vote!

Lors de l'élection présidentielle de 1908, un théâtre new-yorkais où se produisaient des actrices de vaudeville décida même de soutenir la cause des suffragettes en dressant dans son hall de faux bureaux de vote pour permettre aux femmes de voter symboliquement. L'affaire, rapportée par le New York Times et le New York Telegraph, fit alors grand bruit.

Mais il fallut attendre jusqu'à 1919 avant que les femmes américaines puissent légalement cocher un bulletin de vote. Au Canada, ce droit fut acquis en 1918, et seulement en 1944 au Québec.

Pour Glenn, Eva Tanguay fut, avec Sarah Bernhardt, une des premières femmes à prôner, sous les feux de la rampe, l'émancipation féminine à tout niveau. Cette dernière décrit d'ailleurs Tanguay comme l'instigatrice d'une longue lignée d'actrices et de chanteuses qui, plusieurs décennies plus tard, ébranleront aussi à leur façon les stéréotypes féminins.

«On peut dire que Madonna fut une version moderne d'Eva Tanguay, non seulement en raison des tabous sexuels qu'elle a brisés, mais aussi à cause des modèles qu'elle a transgressés», pense Mme Glenn. D'ailleurs, après la mort lente du vaudeville, l'industrie naissante du cinéma, contrairement à la scène, n'offrira guère ensuite aux femmes que des rôles d'épouses ou d'amantes romantiques.

«Contrairement au théâtre, l'industrie du cinéma n'a pas toléré ce genre d'audace. Il faudra attendre l'après-guerre, cette fois dans le secteur de la musique, pour que les idéaux féminins soient à nouveau aussi contestés, avec la venue des Aretha Franklin, Bette Midler et Janis Joplin», pense-t-elle.

D'ailleurs, c'est Eva Tanguay qui inspira à Mae West, un des rares sexe-symboles de l'entre-deux-guerres, son culot et son franc-parler. Encore enfant, raconte Mae dans son autobiographie, sa mère l'emmenait sur Broadway pour voir chanter et danser cette jeune femme incroyable, nommée Eva, dont toute la ville parlait.

Eva Tanguay, images et vidéos