Eva Tanguay, première superstar américaine

Photo: Musée de Dudswell

Qui donc a chanté Go As Far As You Like, tétanisé foules et médias avec ses costumes osés et son style de rockeuse, empochant les plus gros cachets du monde du spectacle? Britney Spears, Madonna? Vous avez tout faux. La dame, née au Québec en 1878, s’appelle Eva Tanguay et serait, de l’avis de certains, la première grande star de l’industrie culturelle de masse en Amérique. Rencontre avec une oubliée de l’histoire.

Il y a 100 ans, Eva Tanguay était au faîte de sa gloire. Reine du vaudeville, elle dominait sans partage les scènes populaires. La diva stupéfiait les foules avec son style halluciné, sa personnalité flamboyante et des paroles qui avaient de quoi faire blêmir les esprits les plus libéraux de l’époque.

Rockeuse avant l’heure, Tanguay fait pourtant l’objet d’une amnésie collective, aux États-Unis comme au Québec, sa terre natale, où aucun livre ne lui a jamais été consacré. Écrire un texte sur Eva Tanguay, c’est d’ailleurs un peu comme partir à la recherche du dernier des Mohicans ou chercher une aiguille dans une botte de foin.

Pourtant, la vie d’Eva Tanguay est à ce point spectaculaire qu’on s’étonne qu’elle n’ait jamais inspiré ni romancier, ni cinéaste, ni biographe. Au tournant du siècle dernier, son arrivée dans le monde du spectacle avait eu l’effet d’une bombe dans l’industrie du divertissement de masse.
«Le vaudeville fut la première forme d’industrie culturelle telle qu’on la connaît aujourd’hui. En ce sens, on peut dire qu’Eva Tanguay fut la première grande vedette de l’industrie culturelle de masse en Amérique», avance Andrew L. Erdman, auteur de Blue Vaudeville, Sex, Morals and The Mass Marketing of Amusement, 1895-1915, joint par Le Devoir à New York.

Pour corriger cet impair historique, Erdman est d’ailleurs en train de rédiger la toute première biographie consacrée à la star de souche québécoise. Le Devoir a pu prendre connaissance du manuscrit.

Une vie comme un roman

Reportons-nous en 1888. Eva Tanguay, tout juste émigrée au Massachusetts avec sa famille, vient de perdre son père. Pour gagner un peu d’argent, la mère inscrit la fillette de huit ans à un concours d’amateurs, où elle fait sensation et remporte le premier prix. Recrutée par un producteur de spectacles pour jouer divers rôles d’enfants, elle sillonne l’Amérique pendant cinq ans.

À l’âge de 23 ans, son étoile commence déjà à briller à New York quand elle interprète la chanson The Sambo dans la pièce The Chaperons. En 1904, elle devient une réelle vedette avec sa chanson iconique I Don’t Care, qui clame l’insouciance et l’indépendance, une gifle assenée au visage de l’Amérique post-victorienne, encore frileuse et puritaine.

En 1908, Eva Tanguay est propulsée au zénith du vaudeville. Son style inimitable, qualifié de «cyclonique», attire les foules et lui assure des revenus qui atteindront jusqu’à 3500 $ par semaine (100 000 $ aujourd’hui en dollars constants), ce qui en fera l’artiste la mieux payée à l’époque, après le grand maître de l’illusion Harry Houdini. Ces cachets stratosphériques dépasseront même ceux du légendaire chanteur Enrico Caruso.

Difficile de dire à quoi pouvait ressembler une performance d’Eva Tanguay. Énergique et athlétique, l’artiste, affublée de tenues excentriques et affriolantes, tourbillonne à une vitesse folle sur scène. Ses coiffes sculpturales et ses chorégraphies bizarroïdes mystifient les spectateurs. Infatigable, la comédienne sautille tellement qu’elle parcourt l’équivalent de trois milles durant son numéro, raconte le journal Variety en 1918.

«Il n’y a pas de façon passive de regarder ce cyclone. Quand Tanguay arrive, vous avez le même sentiment que celui que les habitants de Londres ont eu en voyant le Zeppelin sortir des brumes», décrit le critique du New York Dramatic Mirror en 1915.

Malgré sa voix de crécelle et son physique ingrat, Eva Tanguay fascinait son public par son exubérante personnalité et une confiance indéfectible en ses moyens. Son audace et les propos de ses chansons sont tels qu’en comparaison, les suffragettes ont l’air d’écolières en permission. «Ils disent que je suis folle, ou insensée, mais je m’en fous. Je suis indépendante. D’une race intelligente je descends. Mon étoile est montante, alors je m’en fous!», clame la chanson I Don’t Care, qui, entre toutes, deviendra son hymne personnel.

Une montée fulgurante

«Elle se riait de son manque de talent. Son spectacle, c’était sa propre personnalité. Elle était bruyante, hyper-sexuelle, une figure iconique. Bref, tout ce que n’étaient pas les femmes à cette époque», explique Susan A. Glenn, auteure du livre Theatrical Roots of Modern Feminism et professeure d’histoire à l’Université de Washington à Seattle.

Les titres de ses chansons semblent tout droit sortis du Billboard des années 2000 ou de la bouche d’une Madonna. Avec des tubes comme It’s All Been Done Before But Not the Way I Do It ou I Want Someone to Go Wild With Me, Eva Tanguay pulvérise les tabous et atteint des records de popularité, même si une seule de ses chansons fut jamais enregistrée. (Extraits à écouter sur notre site Internet.)

La presse proclame Eva Tanguay reine du vaudeville et lui attribue les surnoms de «Little Cyclone», «The Queen of Perpetual Motion» et «The Girl Who Made Vaudeville Famous». En 1909, alors qu’elle s’apprête à entamer une tournée en Angleterre, le pape de Broadway, producteur des Ziegfield Follies, la débauche pour sa célèbre revue, la préférant à la grande vedette de music-hall de l’heure, Nora Bayes. La nouvelle égérie pénètre ainsi dans les cercles de l’élite culturelle, délaissant les scènes populaires du vaudeville pour se produire dans une mégaproduction où elle triomphe, paradant à dos d’éléphant.

Entre 1910 et 1921, Eva Tanguay tiendra l’affiche l’équivalent de 14 mois à New York. Son nom ornera 18 fois la marquise du Palace Theater, le plus prestigieux théâtre de vaudeville de la Grosse Pomme. Dès 1915, le New York Dramatic Mirror proclame que seules Sarah Bernhardt et Mary Pickford soulèvent à ce point les foules.

Forte de cette célébrité, Tanguay exige des cachets toujours plus mirobolants. À un producteur de Buffalo qui refusait de se plier à ses demandes, elle négocia l’excédent des recettes moyennes de la semaine. Elle repartit avec 12 000 $ en poche après avoir fait salle comble, établissant un nouveau record à claironner dans les journaux.

Le culte de la personnalité

Si le style d’Eva Tanguay n’était certes pas du grand art, l’artiste était passée maître dans celui de promouvoir sa personnalité. Consciente du culte qu’elle nourrissait, elle accordait une importance folle à ses costumes insolites, se changeant jusqu’à 10 fois en 30 minutes. Dotée d’un sens du timing imparable, la dame se présenta dans une robe entièrement faite de pennies, pesant 45 livres, lors du lancement de la fameuse pièce d’un cent à l’effigie de Lincoln.

Eva porta aussi des toilettes faites de coraux, de dollars, entonna La Marseillaise dans une tenue bricolée à partir de drapeaux tricolores et se para d’une robe faite de crayons et de tablettes.

Mais comment une petite fille, sans grand talent apparent, a-t-elle pu se hisser ainsi au sommet du show-business américain? Comme diraient les Anglais, «timing is everything».

«Un show de vaudeville était toujours centré sur une star féminine. Les femmes y étaient très différentes, très rebelles. Même si au départ le clergé s’opposait à ses performances, l’économie a très vite eu raison de ces pressions», explique Andrew L. Erdman.

Au tournant du XXe siècle, plus de la moitié des Américains habitaient la ville. Une imposante classe moyenne naquit alors, avide de divertissements populaires. À l’époque, le réseau des théâtres de vaudeville comptait plus de 500 salles aux États-Unis et rapportait 100 millions de dollars par année, l’équivalent de près de deux milliards en dollars d’aujourd’hui.

Cette forme d’art, qui rallie danse, comédie, chanson, magie et théâtre vivant, régnera sur la culture américaine de 1890 à 1920, propulsant dans les hautes sphères de la célébrité des personnalités comme Eva Tanguay, Sophie Tucker, Buster Keaton, les frères Marx et Houdini. L’argent a donc vite raison des pressions exercées par les ligues puritaines, et le vaudeville, qui génère une couverture de presse abondante, sème les premiers germes de la relation symbiotique qui lie les médias et le star-système tel qu’on le connaît aujourd’hui.

Eva Tanguay saisit vite de quoi se nourrit ce monstre médiatique. Ses moindres exploits, ses incartades avec les producteurs, ses rixes avec des stars rivales sont judicieusement mis en scène pour alimenter la presse. Les médias font leurs choux gras de son tempérament volcanique, propice aux déclarations incendiaires. Arrêtée par la police après avoir agressé un comédien, la diva tendra une liasse de billets verts et dira au chef de police: «Prenez cela et laissez-moi partir, puisque c’est maintenant l’heure de mon dîner!» Elle vivait par et pour les médias. Bref, les Paris Hilton et Britney Spears de ce monde n’ont rien inventé.

Un trou dans l’histoire

Comment cet épiphénomène d’un star-système érigé aujourd’hui en industrie multinationale a-t-il pu disparaître des écrans radars? Au Québec, aucun livre n’a été écrit sur Eva Tanguay, sinon quelques paragraphes dans les annales de l’histoire du théâtre. Nulle trace non plus de la star aux Archives nationales du Québec. L’Actualité lui a consacré un bref article il y a 30 ans et Radio-Québec a diffusé un court extrait de son film The Wild Girl à la fin des années 70.

Il aura fallu le patient travail d’un historien de l’Estrie, Jacques Robert, pour remettre en place les pièces du puzzle et créer une petite exposition à la mémoire d’Eva Tanguay à Dudswell, qui englobe aujourd’hui son village natal. «J’ai pu retrouver son baptistaire à Sherbrooke, celui de tous ses ancêtres, et trouver des photos sur eBay. Il faut dire qu’à l’époque, elle n’était pas très bien vue au Québec, ce qui explique peut-être qu’il n’y a à peu près aucune mention d’elle dans les journaux de l’époque», explique-t-il.

Dans la Priest-ridden Province, des théâtres sont littéralement fermés ou censurés sous la pression des autorités ecclésiastiques. Il est donc peu étonnant qu’à peu près rien n’ait été écrit sur Eva Tanguay, confirme André Bourassa, professeur émérite de l’École de théâtre de l’Université du Québec à Montréal, qui a rédigé plusieurs pans de l’histoire du théâtre classique au Québec.

Mais, contrairement à ce que laissent entendre les rares écrits sur Eva Tanguay, l’actrice se serait déjà produite à Montréal, au théâtre Princess, rue Sainte-Catherine, au tout début de sa carrière. C’est du moins ce que rapporte un article du Sherbrooke Daily Record, publié peu après la mort de Tanguay en janvier 1947. Une amie d’enfance y raconte avoir passé, en 1900, une semaine en sa compagnie pendant sa tournée montréalaise.

«Je suis allée la voir. Nous avons passé une merveilleuse semaine. Je suis très fière d’être associée à quelqu’un d’aimable et de bien: même si certains s’opposaient à sa carrière», témoigne Sarah Mabel Maud Barker, une résidante de Sherbrooke. Divagation ou réalité? Impossible de trouver tout autre indice lié à la venue d’Eva Tanguay au Québec.

Morte dans l’oubli

Avec l’arrivée du cinéma muet, les rires et les applaudissements qui ont fait les beaux jours du vaudeville ont fait place à l’obscurité des salles de cinéma feutrées. Et dans la foulée, Eva Tanguay est passée en coulisse.

«Le nom d’Eva Tanguay était tellement associé au vaudeville, plus qu’à toute autre forme d’art, qu’elle a disparu avec lui», croit Andrew L. Erdman.

Contrairement aux Buster Keaton, Sophie Tucker, frères Marx et autres acteurs de vaudeville qui firent le saut au grand écran, Eva Tanguay fit deux films qui furent de réels fiascos. «C’était une performer du théâtre vivant. Elle tenait le public entre ses mains. Ce genre de charisme ne pouvait se transmettre sur film, conclut Erdman. D’ailleurs, la rendre muette au cinéma, c’était lui enlever ce qu’elle avait de plus puissant: sa personnalité.»

La star a donc fini sa vie misérablement dans un bungalow de Hollywood, quasi aveugle et grabataire. Le krach boursier de 1929 a emporté sa fortune et ses 14 maisons. À sa mort, elle n’avait plus que 584 $ en banque. Et c’est seulement à ce moment qu’au Québec quelques articles ont fini par parler d’elle.

Eva Tanguay, images et vidéos
9 commentaires
  • Geoffroi - Inscrit 6 mars 2010 10 h 46

    Bravo Eva

    « Je suis indépendante. D’une race intelligente je descends...»

    Bravo Eva

  • pierre savard - Inscrit 6 mars 2010 14 h 55

    Intéressant

    Article très intéressant. J'encourage Le Devoir a produire d'autres articles historiques de ce genre.

  • pierre savard - Inscrit 6 mars 2010 14 h 57

    Eva Tanguay

    Eva Tanguay était peut-être la Lady Gaga de cette époque ?

  • jacques noel - Inscrit 6 mars 2010 16 h 35

    "the most famous performer

    En tout ca Eva a eu un gros effet sur sa grand-mère

    http://genforum.genealogy.com/tanguay/messages/437

    «My gramother in a taped interview I did with her in 1994 spoke about Eva Tanguay. I have tried to find about Eva Tanguay over the years, but couldn't, and thought that possibly she was a fiction. I kept looking periodically on the web for Eva Tanguay because I wanted to understand about this person who appeared to have had such a large effect on my grandmother. Well, I had been spelling the name wrong, and have since found numerous pictures, and a music clip.

    In her 1994 interview, here's what my grandmother (who was born in 1904 or 05) remembered:


    «"Eva Tanguay was the most famous performer, I think, in America at that time. She played in all the nightclubs. Well we had like a little nightclub, (not in our hotel), but they didn’t call it a nightclub, and she used to sing, "Eva Tanguay is my name, I don’t care." She used to wear tights, you know, very short like a bathing suit, but she was a little fat, and had her bust sticking out of there. She was wonderful, and she had a wonderful personality. I used to stay there at night. My mother never said go to bed. So I could stay up as late as I wanted, and I used to stay there and look through the cracks--I still remember everything--and watch the show. And she would walk from table to table and sing this song, and put her arms out, "Eva Tanguay is my name." When I got old enough I went with Professor Dawson, and I took the dancing with him. But I was always dressed in costume, not like that--not like Eva Tanguay. I don’t know if they had other performers but she was the only one that I was interested in. She was the one. I used to go there every night at about 11 o’clock, and she’d come to perform, and I’d stand there outside the wooden fence. I used to stand out there and look in every night. It was wonderful. Those were the good old days. I had a wonderful childhood. I was a little kid at the time. I loved the way she sang and her personality. I loved her personality. She was always happy and always smiling, and that’s what I liked. I still like that, because I’m always happy. Maybe that’s where I got it, I don’t know. Although my mother was always happy too»

  • Michel Mongeau - Inscrit 7 mars 2010 08 h 30

    Une mémoire sélective

    Pas étonnant que cette artiste ait été peu reconnue au Québec à une époque où elle représentait tout ce que L'Église et l'élite détestaient et écartaient: indépendance, liberté, sensualité, prospérité, réalisme...Votre texte nous permet de découvrir un petit pan de notre histoire méconnue. Cependant, quand vous écrivez ''la première grande star de l’industrie culturelle de masse en Amérique'', je trouve que vous avez l'analogie facile et moins convaincante, alors qu'il n'y avait ni radio, ni télévision ni média de masse, à part le journaux bien sûr, mais dans un Québec au fort taux d'analphabétisme.