Les choix de Sophie Deraspe

Sophie Deraspe, la caméra en main.
Photo: Mongrel Media Sophie Deraspe, la caméra en main.

Rechercher Victor Pellerin, une très belle surprise en 2006, annonçait une auteure intelligente et sensible, volontiers encline à brouiller la frontière entre le réel et la fiction. Promesses tenues avec Les Signes vitaux. En discutant avec son auteure, Sophie Deraspe, on réalise vite que le moteur de sa création relève avant tout d'une grande soif de recherche.

Les Signes vitaux n'aborde pas tant la mort que son attente patiente, et le fait sans fard ni faux-fuyant. «C'est un moment tellement riche, d'une telle intensité, et ceux qui acceptent de faire cet accompagnement font preuve d'une grande humanité, assure calmement la cinéaste. Faire un film exige une implication personnelle de plusieurs années. Le sujet doit donc m'intéresser sur la durée, me parler vraiment. Je chéris cette période de recherche où j'apprends énormément, où je fais la connaissance de gens dont l'expérience me nourrit. Et dans ce cas-ci, le déclencheur fut la rencontre d'une personne en soins palliatifs. Ce n'est pas un milieu où l'on travaille par dépit. Quoi qu'on dise du système de santé, c'est un moment trop important pour qu'on mette là quelqu'un qui a plus ou moins envie d'y être. J'aurais pu en tirer plusieurs films.»

Nul ne pourra accuser Sophie Deraspe d'avoir pris la voie facile. En effet, non seulement l'auteure traite-t-elle avec Les Signes vitaux d'un sujet tabou s'il en est, la mort, mais elle le fait en ayant recours à un mélange audacieux d'acteurs aguerris et de non-professionnels. Parmi ceux-ci, une révélation, Marie-Hélène Bellavance, qui interprète une jeune femme oeuvrant dans un centre de soins palliatifs afin de mieux mettre ses propres démons en veilleuse. L'essentiel du film repose sur ses épaules. «Marie-Hélène est une artiste en arts visuels, mais c'est lors d'un spectacle de danse que je l'ai remarquée. Mon oeil de réalisatrice a été tout de suite captivé par sa photogénie. Au-delà de la beauté qu'elle a, il y a l'aspect de la grâce des mouvements, l'intensité du regard, ce qu'il peut faire passer. Et elle possède cette vulnérabilité, très, très forte visuellement.»

La proposition de Sophie Deraspe aurait pu effrayer la comédienne qui s'ignorait. «J'ai rencontré très tôt Marie-Hélène en lui disant que je souhaitais écrire pour elle. Elle était très intéressée, mais se demandait si elle en serait capable. On a travaillé beaucoup en amont. Et comme la chimie avec Francis Ducharme, son partenaire, fut tout de suite très bonne, il y eut rapidement un élément de confiance additionnel.»

Sensibilité visuelle

Sophie Deraspe se plaît à écrire pour des acteurs précis. «Assez vite dans le processus, je veux savoir pour qui j'écris. J'aime mettre un visage sur le personnage, entendre sa voix. Par exemple, je percevais distinctement Marie Brassard derrière celui de Céline, même si elle n'a jamais rien joué de semblable. L'ayant vue à l'oeuvre souvent, je savais qu'elle en était tout à fait capable.»

Toujours du côté de la distribution éclectique, on a tôt fait de repérer au générique le nom de Danielle Ouimet, qu'on ne serait peut-être pas d'emblée enclin — à grand tort il s'avère — à associer au cinéma d'auteur. Or ce magnifique contre-emploi était lui aussi prémédité de la part de Sophie Deraspe. «Je n'ai approché personne d'autre pour jouer Mme Perrin. J'ai envoyé le scénario à Danielle en espérant qu'il lui plaise. Je ne la connaissais pas personnellement et j'avoue que je ressentais une petite gêne, se souvient la cinéaste en riant. Quand je suis allée la rencontrer plus tard, Danielle, qui était emballée, m'a fait un "pitch" afin de me convaincre qu'elle pouvait le faire! Mes angoisses se sont envolées!»

De nombreux instants de grâce traversent la mise en scène des Signes vitaux sans que jamais le film ne verse dans le maniérisme ou la pose. Quelques plans, çà et là, s'impriment plus que d'autres sur la rétine, brefs mais indélébiles. «Évidemment, certaines séquences nécessitent un découpage précis. Le matin, je prévois mes plans de la journée, mais comme je viens du documentaire, je me laisse beaucoup inspirer par le lieu et, peut-être surtout, par le moment. J'assure en outre la photo; la lumière, le cadrage, pour moi, c'est trop intimement liés pour qu'il en aille autrement.»

De longues séquences ininterrompues parcourent également le film, imposant un rythme et témoignant aussi d'une pudeur de la part de Sophie Deraspe. «Il y a certaines scènes dans lesquelles j'estimais ne pas pouvoir insérer de plans de coupe ou de gros plans; ç'aurait été obscène. Donc, oui, il y a une part d'instinct, parfois, mais aussi une approche beaucoup plus concertée ailleurs.»

Malgré la gravité inhérente au sujet, l'auteure insiste: Les Signes vitaux est une oeuvre foncièrement optimiste. «C'est un film qui peut être dur à certains égards, cru, et je suis consciente qu'il suscitera certaines réticences, mais c'est aussi un film qui respire la vie, qui invite à la savourer tout entière. C'est ce que je voudrais que les gens retiennent.»

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Collaborateur du Devoir
1 commentaire
  • LFerretti - Inscrit 28 février 2010 09 h 32

    Pour Hélène

    Que penses-tu de cette jeune cinéaste comme invitée? Elle parle français, ne se limite pas à l'euthanasie et serait certainement moins chère que tous les autres.
    Lucia