Un maître

Je sais. Vadeboncoeur était un grand écrivain. Un de nos penseurs les plus pénétrants, parmi les plus immenses que le peuple québécois a pu produire. Une plume, comme on dit. Un style. Un art. Un aigle, en quelque sorte, dans un monde où, pour notre plus grand malheur, ce sont surtout les moineaux qui ont la cote. C'était un maître. Le mien aussi, en l'occurrence. Il nous avait tellement habitués à sa présence qu'inconsciemment on avait sans doute cru que la mort l'oublierait. Elle a frappé sans prévenir.

Je relis au hasard ce que d'autres ont dit de lui, au fil des ans. Des opinions qui s'échelonnent sur une quarantaine d'années mais qui, ce qui frappe dans la chose, c'est qu'elles auraient pu être dites ou écrites hier encore. «Un lyrique aventuré dans l'action», a écrit Maurice Blain. André Major l'a amicalement qualifié de «socialiste de condition bourgeoise». «Vadeboncoeur n'est pas un homme de parti, il est un homme de conviction. On ne trouve pas chez lui de ces hésitations, de ces demi-mesures, de ces ruses, de ces tergiversations qui caractérisent les indécis. Intransigeance? Sur certains points, oui. Irréductible surtout», a dit de lui Paul-Émile Roy, qui lui a consacré un livre il y a une quinzaine d'années. «Vadeboncoeur, écrira en 1974 René Lévesque, est parvenu à garder assez de force de recueillement intellectuel pour devenir un maître.»

À ceux qui s'interrogeaient sur les multiples capacités de Vadeboncoeur, qui déjà il y a plus de 30 ans allait avec la plus déconcertante facilité du pamphlet politique cinglant à une réflexion éminemment contemplative sur l'art, François Ricard avait eu cette explication: «[Ils] manifestent une incompréhension totale de ce qui fait le sens et la continuité de l'itinéraire de Vadeboncoeur, à savoir: son attachement indéfectible aux valeurs de l'être et son refus de tout emprisonnement, de toute doctrine et de toute fixation quelle qu'elle soit, en un mot, sa magnifique liberté.» Rien n'illustre mieux cette totale et magnifique liberté que la parution, à quelques jours d'intervalle, de ses deux derniers livres, à l'automne 2008. Dans l'un, Les Grands Imbéciles, il découpe au scalpel ces insignifiants qui ont pour nom Bush, Harper et Dumont. Dans l'autre, La Clef de voûte, il nous invite à une introspection sous forme de recueillement, dont on peut tenter de comprendre le sens en réfléchissant à cette phrase qu'il met en exergue: «Il n'y a d'ultime parole que le silence.»


Mais ce fut aussi un camarade

Quarante ans. J'arrivais à la bâtisse de la CSN, au 1001, rue Saint-Denis, à Montréal. C'était en mars, en 1970. Au sixième étage, dans un bureau qui allait être le voisin du mien, Vadeboncoeur, tirant sur sa pipe, écrivait un texte qui serait sans doute signé par un autre, comme c'est la plupart du temps le cas dans une organisation ouvrière. Il m'était apparu à la fois tout absorbé et, aussi, comme survolant une situation qu'il savait maîtriser parfaitement. Un intellectuel qui avait depuis vingt ans mis tout son talent, toute sa passion, tous ses moyens au service d'une classe, la classe ouvrière, qui n'était pas la sienne par la naissance mais qui la devint quand, comme il l'a écrit, «la CSN avait trente ans et moi aussi».

Avant d'entrer à la CSN, j'avais bien sûr lu Vadeboncoeur. La Ligne du risque surtout, qui en avait beaucoup appris sur le syndicalisme américain à ce jeune journaliste que j'étais, chroniqueur syndical dans les deux quotidiens de Québec, Le Soleil et L'Action. Mais de voir d'aussi près un homme que j'avais jusque-là connu par ses écrits m'en avait imposé. Cela a duré 40 ans, au cours desquels nous avons été en contact presque chaque semaine.

Lors d'une entrevue qu'il m'accordait il y a trois ans à Radio Ville-Marie, Vadeboncoeur racontait comment le docteur Norman Bethune l'avait opéré pour une tuberculose en 1934. «J'avais le corps tout à l'envers, une bosse grosse comme un ballon du côté gauche, le coeur qui était passé à droite», racontait-il. «Le coeur à droite, c'est rare chez vous!», lui avais-je fait remarquer. «C'est la seule fois que ç'a m'est arrivé», avait-il répliqué. Il y a quelques jours, il me disait au téléphone: «L'argent ne m'a jamais rien dit!»


Le camarade de tous ces camarades

Il fallait le voir avec des ouvriers, à la taverne, quand il les écoutait avec un émerveillement qui traduisait une admiration profonde et une solidarité sans faille à l'endroit de leur condition. Il n'eut de cesse de louer la sagesse ouvrière, d'en vanter l'intelligence. Je ne l'ai jamais vu aussi heureux que dans ces moments-là. Il y a tout juste trois semaines, dans une interview d'une heure diffusée à Radio Ville-Marie, il rappelait avec toujours la même admiration le souvenir d'un ouvrier de Louiseville, Raymond Gagnon. Une balle tirée par la police de Duplessis avait traversé son chapeau sur la ligne de piquetage lors d'une grève à l'usine de l'Associated Textiles, en 1952. Combien de fois l'ai-je entendu raconter la lutte syndicale à l'usine d'aluminium de Baie-Comeau, en 1960, où la CSN avait envoyé Gagnon et où Vadeboncoeur avait été dépêché pour prêter main-forte à ces travailleurs de la Côte-Nord qui voulaient se donner un syndicat québécois, alors que l'entreprise voulait leur imposer un syndicat américain? «J'ai pratiqué un syndicalisme de terrain, quoique largement inspiré par une conscience qui ne s'isolait pas du rêve social universel, présent depuis si longtemps, forces historiques diversement aux prises avec le capitalisme un peu partout dans le monde. Pour moi, pour nous, plus immédiatement, de quoi s'agissait-il? Des situations à analyser, des initiatives à prendre, des décisions à mettre en oeuvre, et beaucoup de camaraderie, d'échanges, de fraternité, et sans le moindre artifice», a-t-il écrit.

Dans un texte inédit qu'il m'a fait parvenir récemment, Vadeboncoeur raconte ces années où, à la CTCC-CSN, se préparait avec les travailleurs une révolution qu'on appellerait tranquille quelques années plus tard. «Le syndicalisme, depuis 1950 environ et pendant quelque quinze ans, fut pour moi et quelques militants de cette époque une singulière école de vérité. Du quotidien et seulement cela. De chaleureux contacts avec les syndiqués. Notre syndicalisme avait ce caractère d'authenticité à chaque moment. Je le vivais quant à moi à ras de terre, parmi et avec les travailleurs, jour après jour, au plus près de leurs difficultés journalières, problèmes à résoudre sur-le-champ, dans le court terme.»

Il était intarissable sur cette période de sa vie. Il en témoignait dans le même texte: «Ne me demandez pas pourquoi je garde de ce temps-là un souvenir si vif. C'est que le rôle que j'avais à remplir était parfaitement authentique. Il n'y avait pas la moindre distance entre moi-même et ceux pour lesquels je travaillais. Ni écart de classe, de mentalité, de culture, car ces différences ne comptaient pas entre nous. Par rapport à eux, je me sentais si proche que véritablement je me sentais dans leur situation. Dans mon cas, j'ignore comment cette identification avait pu s'établir. Car enfin, je venais d'ailleurs et ne subissais pas personnellement l'oppression qu'ils vivaient eux-mêmes. Toujours est-il que j'étais le camarade de tous ces camarades.»

D'autres pourront, avec davantage de compétence, apprécier son style, ses idées, ses analyses. Je me réserve le souvenir d'un camarade attentif et délicat, rieur et taquin, capable

d'autodérision aussi.

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Michel Rioux

Collaboration spéciale