Névroses à géométrie variable

Photo: Jacques Grenier - Le Devoir

Après s'être lancé tête baissée dans la création de personnages complètement déjantés avec La Vie, un cirque-cabaret qui se riait des côtés sombres de l'âme en nous menant au purgatoire, le collectif de cirque Les 7 Doigts de la main en remet une couche. Entre cirque et théâtre, la troupe se prépare à sonder les moindres méandres du cortex cérébral, à la recherche des délires, névroses et tics qui sommeillent dans chaque psyché.

Petites folies, gros délires, tout y passe. Allongez-vous, ça ne fera pas mal. Sous la houlette du collectif fondé en 2002, le cirque passe en mode psychiatrie, avec DSM IV (manuel diagnostique des troubles mentaux) comme source d'inspiration et livre de chevet.

Pourquoi virer fou? «Nous sommes très intrigués par la psychologie. On cherche encore à faire en sorte que chaque numéro soit une expression vraiment profonde d'un sentiment ou d'un état. Après La Vie, on voulait pousser encore plus loin la relation entre la psyché et le corps, et inventer des numéros métaphoriques qui symbolisent l'envol ou la fuite», explique Shana Caroll, membre fondateur de la troupe.

Celle qui a officié à la mise en scène de PSY ne cache pas son penchant pour l'analyse, après avoir songé un temps à faire des études en psychologie. Fille de parents écrivains, Shana Caroll s'est inspirée du monde complexe mais fertile des troubles mentaux pour écrire un scénario voguant entre douces folies et délires maniaques.

Se frotter aux lubies n'est pas une raison pour broyer du noir. Comme lors de leur virée au purgatoire, Les 7 Doigts entendent rigoler, de tout et sur tout, de la mort comme de la maladie. «PSY, c'est humoristique et tragique à la fois. On ne voulait surtout pas ridiculiser ces maladies. Même si on peut en rire, on voulait aussi montrer la beauté de ces différences et la force nécessaire pour s'en sortir», explique Caroll, qui a choisi ses «diagnostics» à la suite d'improvisations menées avec les 11 artistes qui participent à cette thérapie de groupe.

À défaut de divan

De la double personnalité à l'obsession, en passant par la maniacodépression, l'agoraphobie, l'insomnie, la paranoïa et l'hypocondrie, PSY fait feu de tout bois et réconcilie le plus tendu des angoissés avec son cirque antinévrose.

De l'aveu même de Caroll, plusieurs de ces diagnostics sont en fait de puissants atouts pour des créateurs débridés, et surtout de fertiles sources d'inspiration pour un cirque qui étire chaque fois un peu plus le bras du côté du théâtre. «La Vie, c'étaient des personnages plus près de nous, dérivés de nos propres personnalités, alors que là, on tend vraiment de plus en plus vers l'interprétation», dit-elle.

L'exercice n'a pas été de tout repos pour les acrobates, appelés à se glisser dans la peau de détraqués, certains plus fréquentables que d'autres. «Shana a choisi des maladies qui correspondaient à certains aspects de nos personnalités, même si nous ne sommes pas tous fous! Le grand défi était de ne pas être complètement à côté de la plaque», explique Danica Gagnon-Plamondon, qui vaincra l'agoraphobie perchée sur son trapèze.

À défaut de divan pour s'allonger, les protagonistes de ce cirque pour cinglés se soignent à coup de trapèze, de jeux d'équilibre, de planche-sautoir, de mâts chinois et de roue allemande, autant de métaphores de leurs tentatives de se tirer du cul-de-sac psychologique qui les guette. «Le cirque devient une sorte de thérapie», soutient Caroll, assistée à la mise en scène par la fabuleuse Isabelle Chassé, une autre des artistes fondatrices des 7 Doigts de la main.

Dans La Vie, Chassé avait poussé à son paroxysme les liens entre cirque contemporain et théâtre en campant avec génie une folle à lier. À l'aide d'une civière et d'une camisole de force, l'acrobate déployait un numéro de contorsion sur fond de démence qui, de mémoire, est sans doute l'un des numéros de cirque les plus achevés jamais vus sur la piste au Québec. PSY pousse un peu plus loin ce désir de juxtaposer acrobaties et émotions, pour livrer un cirque à fleur de peau, raconté et dansé.

Huit ans après la création des 7 Doigts, les fondateurs passent d'ailleurs la main à une nouvelle génération pour cette dernière création-thérapie, qui met à contribution sept jeunes recrues de l'École nationale de théâtre de Montréal et deux de l'École de Chalon en Champagne.

C'est que les «doigts» d'origine, devenus trentenaires, ont posé leurs valises, fait des petits et mis un pied hors de la scène pour s'attarder davantage à la création. «Avec trois spectacles en tournée, on est tous très occupés. En plus, on vieillit! On est un peu plus limités physiquement et intégrer ces jeunes, ça nous permet de travailler avec des artistes qui ont un potentiel extraordinaire», confie Shana Caroll. Au contraire du kitsch et délirant cabaret de La Vie, PSY prend forme dans un décor minimal et escamotable, rehaussé de projections et de musique électronique.

Bref, après avoir ouvert leur salon dans LOFT (créé en 2002), donné vie à Traces (2006) et fait un détour au purgatoire (2008), les sept «doigts» du départ cèdent donc pour un temps la place à leurs cadets, le temps d'une petite psychanalyse. Coproduit par Subtopia (Suède), la Tohu et Sadler's Well (Londres), PSY a été rodé en Suède à Noël. En avril et mai, les jeunes cinglés iront faire les fous à Londres, après leur thérapie montréalaise.

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PSY
Un spectacle des 7 Doigts de la main présenté à La Tohu du 16 février au 6 mars, à 20h, et en matinée à 14h.