Québec - L'âge d'or de la mode

Pierre Balmain, robe du soir, vers 1950. Soie organza et plumes d’autruche, sequins et pierres du Rhin; doublure de soie et de tulle de soie; jupon en nylon apprêté; robe portée par Mme Pleydell-Bouverie. Don de Mlle Karslake.
Photo: V&A Images/Victoria and Albert Museum, Londres Pierre Balmain, robe du soir, vers 1950. Soie organza et plumes d’autruche, sequins et pierres du Rhin; doublure de soie et de tulle de soie; jupon en nylon apprêté; robe portée par Mme Pleydell-Bouverie. Don de Mlle Karslake.

Pour la première fois, un musée nous présente la haute couture des années 1940-50. L'expo se tient au Musée national des beaux-arts du Québec, montre un éventail de tenues de couturiers français et anglais, et bien plus! Petit tour virtuel d'une exposition exceptionnelle.

Québec — La mode au musée... Décidément, le Québec se met au diapason des grandes capitales. Mais quand on voit des robes, regarde-t-on des oeuvres? «Absolument! répond Esther Trépanier, directrice du Musée national des beaux-arts du Québec. Elles sont issues d'un processus de création, de réflexion, souvent inspirées par l'art et, de surcroît, elles ont convoqué pour leur réalisation les meilleurs artisans de leur temps.»

Forte de cette prémisse, Esther Trépanier a saisi au vol une grande exposition du Victoria & Albert Museum, Haute couture, Paris-Londres, 1947-1957, qu'elle nous offre en un foisonnement d'artefacts de la mode marquante des années 50. Outre la centaine de tenues de haute couture, on voit dans les trois salles consacrées à la décennie 1947-1957 des dessous, des accessoires, des croquis, des photos, et bien plus.

Première salle: les robes d'après-midi et les tailleurs, mais aussi la production, la réalisation et tout le travail qu'implique la haute couture. On découvre les Britanniques, maîtres du tayloring: les tailleurs anglais venaient à Paris ou les ouvrières se rendaient à Londres, et le visiteur voit le résultat de ces va-et-vient, dont cette robe de Givenchy, dans des tons de noir, qui fait dire à la directrice du musée: «Ce mélange de texture, la rugosité de la laine aux côtés de la soie mate ou lumineuse, me fait penser au travail de Manet ou de Pierre Soulages, qui jouaient des noirs et des textures. Ce noir sur noir est particulièrement emballant.»

Dans cette première salle, le visiteur découvre le Théâtre de la mode, une série de poupées faites de fils de fer (les mannequins d'aujourd'hui!), habillées par les grands couturiers, dans des décors de créateurs — dont Jean Cocteau. Destiné à la tournée dans l'immédiate après-guerre, ce théâtre évoque certes le passé, mais annonce déjà la tendance qui naîtra en 1947 avec Christian Dior, qui lancera comme une onde de choc ce New Look, ainsi baptisé par la rédactrice en chef du Harper's Bazaar.

L'âge Dior

Avant Dior, qui domine la décennie de cette exposition, et pour comprendre l'impact de la collection de 1947, il faut se mettre dans le contexte de la fin de la guerre. Tout au long de la guerre, les tissus étaient réquisitionnés par l'armée, les civils avaient des tickets pour acheter leurs vêtements, la haute couture étouffait. En 1947, on sort à peine de ces années d'extrême privation quand Dior arrive avec des mètres et des mètres de tissu et une féminité retrouvée qui renverse l'austérité des tenues quasi militaires des femmes du temps de la guerre.

«Shocking!», disent les Anglais, et les Français pensent de même. Mais la séduction de ce talent et le désir irrépressible d'oublier la guerre auront raison de cette première réaction, et Dior régnera jusqu'à sa mort, en 1957.

La vedette de la décennie, oui, mais pas la seule, loin de là. Pensons à Hubert de Givenchy, à Pierre Balmain, à Jacques Fath, dont le nom est un peu oublié car il n'a pas été acheté par un grand groupe. Pensons aussi à Cristobal Balenciaga, le maître des couturiers, qui savait tout faire (on a ici un Helmer Joseph qui suit ses traces). Tous sont représentés par plusieurs tenues, qui vont du tailleur à la robe de bal.

C'est aussi l'occasion de découvrir les couturiers anglais — et peut-être surtout Norman Hartnell, qui habillait la famille royale. Il y a dans la troisième salle une de ses robes conçues pour la jeune reine Elizabeth II, à l'occasion d'une visite en France en 1957. Faite dans du satin, elle est parée de perles et de... fleurs des champs!

On dit haute couture comme on dit haute voltige. Ces tailleurs et ces robes réalisés à la perfection, et à la main; ces perles, ces plumes véritables qui sont cousues au travers de petites paillettes argentées... On voit plus loin une robe en soie de Pierre Balmain dont l'imprimé fleuri exsude la féminité. Aucune photo ne peut rendre justice à la ceinture composée d'appliqués de roses. Une petite main a découpé les fleurs du tissu et brodé ensemble les morceaux pour en ceinturer la robe sous le bustier. Il faut comprendre l'adresse qui est nécessaire pour coudre invisiblement cette matière mince, glissante et souple, qui ne laisse pas deviner son originalité et sa perfection à moins d'un arrêt attentif devant cette merveille qui illustre la couverture du catalogue.

C'est ainsi tout au long des trois salles. On peut — on doit! — s'approcher pour regarder les robes placées derrière une grande vitrine, comme beaucoup des tenues présentées d'ailleurs, qui sont trop fragiles et trop âgées pour supporter l'air, la respiration des visiteurs et la lumière violente.

La deuxième salle montre la mise en marché de la mode, qui commence dans les années 50. Les murs sont réservés aux grands photographes de cette époque, et on devine l'importance des magazines qui ont commandé ces photos, soulignant le rôleessentiel de la presse.

Robes de bal

En changeant de salle, on peut s'arrêter devant de petits films qui montrent parfois un couturier, parfois une Audrey Hepburn ou une Marlène Dietrich. L'expo se termine par les robes de bal, ces longues robes où toute la maîtrise technique cristallise la vision créatrice des couturiers.

Quand on voit ces robes portées par l'aristocratie et les grandes dames de ce monde, il peut être tentant de protester, que l'on soit politiquement à gauche ou dans un autre univers de connaissance. À cela, Mme Trépanier répond: «De la même manière que des sociologues se penchent sur des phénomènes de mise en marché, je pense que c'est se priver d'une connaissance importante dans l'histoire des civilisations, dans l'histoire humaine et dans l'évolution des tendances — même philosophiques — que de ne pas se pencher, comme intellectuels, sur l'histoire de la mode et ce qu'elle peut nous apprendre.» Cette exposition exceptionnelle de vêtements de haute couture s'inscrit donc dans un changement de culture qui sera de plus en plus visible dans les musées au cours des prochains mois.

L'exposition Haute couture se poursuit jusqu'au 25 avril et, parallèlement, on pourra voir, du 9 au 18 avril, une expo sur la garde-robe de... Barbie. Ne reculant devant rien, le Musée national des beaux-arts du Québec propose son propre théâtre de mode avec la poupée stéréotypée, et les tenues sont, bien sûr, de la couture, mais cette fois locale, en provenance de la collection du designer principal du MNBAQ, Denis Allison. Une curiosité divertissante.

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Collaboration spéciale

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Pour en savoir plus: www.mnba.qc.ca.