Le Metropolitan Opera au cinéma - Domingo, christique Boccanegra

Placido Domingo dans le rôle de Boccanegra
Photo: marty sohl / metropolitan opera Placido Domingo dans le rôle de Boccanegra

Comment un écran de cinéma peut-il transmettre à distance une vraie émotion lyrique? Beaucoup se posent encore la question. La diffusion de Simon Boccanegra, en direct du Met samedi, a probablement dissipé pas mal de doutes. L'ouvrage, rarement reconnu à sa juste valeur, repose sur une trame tortueuse, mais les spectateurs fidèles — et ils étaient nombreux — ont été récompensés de leur curiosité.

Le ténor Placido Domingo avait décidé d'aborder l'un des plus beaux rôles de baryton du répertoire. Pour ceux qui savent s'affranchir des canons et des attendus (on n'est pas habitués à entendre cette couleur vocale, ce métal, dans Boccanegra), l'expérience fut inoubliable. Domingo s'est donné corps et âme pour incarner le doge de Gênes, personnage de juste en quête de paix et accordant le pardon. Il en a fait une figure quasi christique, dont la mort au IIIe acte remuait les tripes. Il n'y a pas lieu ici de disserter sur les moments où la «reconversion barytonnante» de Domingo porte plus ou moins ses fruits: le spectacle, porté par un souffle plus grand que nature, fut tout simplement majeur.

Cette magie est aussi due à la rare conjonction de tous les éléments. Domingo avait à ses côtés James Morris, autre sexagénaire, avec lequel il a chanté pour la première fois en 1965! Même si les graves de Morris se sont écourtés, la longévité de ces deux «monstres vocaux» est un miracle en soi. À leurs côtés, la Canadienne Adrianne Pieczonka fut une parfaite Amélia et Marcello Giordani un Adorno digne de succéder à Domingo — qui chanta plusieurs fois ce rôle au Met.

Il n'y a pas de doute: lorsque, musicalement, il se passe quelque chose de grand, cela s'entend même dans un cinéma. À ce titre, James Levine a été immense dans l'accentuation, les sonorités, les balances orchestrales, la tension dramatique. Son Verdi est devenu une houle.

Pour couronner le tout (et j'espère que les habitués ont remarqué la différence!), nous étions pour une fois placés dans la position d'observateurs privilégiés par la réalisation de Barbara Willis Sweete, qui épousait le rythme musical et ne cherchait rien d'autre que rendre compte de ce qui se passait sur scène. La réalisatrice avait manqué son coup dans Tristan et dans La Damnation de Faust, deux redoutables pièges, mais, partout ailleurs, son approche dans la transposition d'un opéra à l'écran est la bonne, par rapport à celle de Gary Halvorson qui nous a, hélas, souvent privés de tels moments. L'oeil en coulisses lors des changements de tableaux de ce grand spectacle fut tout aussi pertinent et intéressant.