Danses de rue et danses d'intérieur - « Les lieux restent teintés après avoir reçu une danse »

Paul-André Fortier reprend 30 jours de suite son solo intitulé 30 X 30, beau temps mauvais temps, dans chaque ville où il le présente.
Photo: Philippe Favreau Paul-André Fortier reprend 30 jours de suite son solo intitulé 30 X 30, beau temps mauvais temps, dans chaque ville où il le présente.

C'est la chorégraphe Trisha Brown qui a vraiment fait entrer la danse in situ dans l'histoire de l'art. Dans Roof Piece, en 1973, elle pose des danseurs sur les toits de New York. La pièce peut être vue des fenêtres des immeubles environnants. Depuis, la danse n'a pas hésité à envahir des espaces insolites, publics comme privés.

Quel meilleur endroit pour discuter des Espaces de la danse que le studio de ballet de l'Opéra de Lyon? Au dernier étage de la verrière qui surplombe l'édifice historique, artistes et diffuseurs discutaient de tous les lieux où la danse peut se déployer, dedans comme dehors, en ayant sous les yeux les ardoises rouille des toits de la ville, percées par les clochers.

La danse in situ, rappelons-le, se joue dans l'espace public. Soit en extérieur, dans les rues, les marchés, les parcs, où les passants sont pris par surprise, libres de regarder une minute, une heure ou pas du tout. Soit dans un espace intime, devenu ainsi public pour l'occasion. En appartement, dans un lobby d'hôtel, dans un hôpital, dans un musée. Chose certaine, la danse in situ sort du cocon scénique habituel, protecteur et coutumier. Elle entraîne du coup sa flopée de questions et de problématiques, tant chez les créateurs que chez les diffuseurs et les spectateurs.


Danser dehors

Il y a les projets extérieurs. Ceux, monumentaux, de Noémie Lafrance, qui envahissent les piscines vides, les murs, des espaces immenses. Il y a les parcours, comme Tu vois ce que je veux dire?, de Projet In Situ, qui fait marcher à l'aveugle le spectateur pendant deux heures dans la ville. Il y a 30 X 30, un solo que Paul-André Fortier reprend 30 jours de suite, beau temps mauvais temps, dans chaque ville où il le présente.

Dans ces interventions, le créateur développe une réaction quasi intime avec la ville où il danse. Et le diffuseur doit lui aussi s'engager au-delà de ce qui lui est habituel, rappelait en riant Paul-André Fortier. Lui-même entraîne ses producteurs dans de longues marches, pendant un ou deux jours, afin de repérer le lieu de la ville le plus propice, le plus signifiant pour son solo. Car, en in situ, trouver l'endroit, l'écrin idéal à la chorégraphie est essentiel. Pas question de poser une pièce n'importe où, au hasard. Il faut servir la création.

Dehors, l'environnement changeant est très inspirant pour l'interprète. Et très exigeant. Les conditions de représentation sont incontrôlables: pas de climatisation ni de parapluie, pas de plancher résilient pour protéger les articulations. Et le public, plus libre que jamais, peut choisir de danser de concert, de critiquer à haute voix. Ou de ne pas en être: Fortier se souvient d'une représentation, à Manchester, où il est resté entièrement seul.


Risque partagé

Le risque est partagé aussi par le diffuseur, puisque la plupart des projets in situ extérieurs se livrent gratuitement, avec cette beauté de l'impromptu et de l'accessibilité. Car c'est là un des nerfs de la guerre, ce désir de rejoindre un public autre, celui qui craint les théâtres ou n'a pas les moyens d'y frayer, par exemple. Et le geste, en sortant de son cadre habituel, peut aussi facilement devenir politique ou social.

Lors d'une période de questions, les danseurs tunisiens Hafiz Dhaou et Aicha M'Barek ont spontanément partagé l'expérience vécue auprès de la chorégraphe Syhem Belkhodja. Alors que les manifestations publiques, à cause de la montée de l'intégrisme, étaient interdites à Tunis, Belkhodja a fait descendre dans la rue, en protestation, un bataillon de danseurs et de danseuses déguisés en majorettes. Surprise: le maire de Tunis a tellement apprécié qu'il a fourni transport et essence pour que la troupe tourne dans les banlieues et les villages. Récupération politique, oui. Mais la chorégraphe a gagné le droit d'envahir l'espace public.

L'in situ, ce sont aussi des projets intimes. On a vu l'an dernier à Montréal Un 9 1/2 à partager, par La 2e porte à gauche. Latifa Laâbissi, de Rennes, a présenté, au colloque Habiter, un projet où elle entre chez des volontaires, trouvés par petites annonces, pour filmer chez eux une improvisation de danse inspirée du lieu, avant de présenter les films aux invités de son hôte. Line Nault a présenté L'Espace des autres, où elle fait physiquement la synthèse d'un parcours interprété par 30 personnes et le donne dans l'espace contigu d'un hangar. Dans ces projets, la proximité et l'intimité avec le spectateur sont prononcées. Comme dans les parcours, où le public est actif, lui-même acteur de la pièce.

«Les lieux restent teintés après avoir reçu une danse», a dit Francesc Casadesus, directeur du théâtre Mercat de les flors, en citant l'exemple d'un projet qu'il a mené en prison et qui a changé la vision du cachot qu'avaient les détenus. Il suffit parfois de donner une clé ouvrant sur l'imaginaire. Paul-André Fortier, lui, a reçu des commentaires des spectateurs-passants surpris du vide, quand, après 30 jours de présence quotidienne, le danseur a cessé d'y être. Où que soit donnée la danse, semble-t-il, les murs en gardent la mémoire.

***

Collaboratrice du Devoir

À voir en vidéo