Jean-Marc Vallée ne compte pas chômer avant l'âge de 105 ans

Jean-Marc Vallée se prépare maintenant à tourner Café de Flore, sur deux histoires parallèles, l’une à Paris en 1960, l’autre à Montréal aujourd’hui.
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Jean-Marc Vallée se prépare maintenant à tourner Café de Flore, sur deux histoires parallèles, l’une à Paris en 1960, l’autre à Montréal aujourd’hui.

La vie est tissée de méandres et de surprises. Qui eût dit qu'un jour le cinéaste pur Québec de C.R.A.Z.Y. dirigerait à Londres la «so british!» production The Young Victoria, sur la jeunesse de cette reine, d'après une idée de la duchesse de York, Sarah Ferguson? Qui eût dit que Jean-Marc Vallée deviendrait si ferré en étiquette de la cour britannique qu'il en expliquerait les nuances aux acteurs de son plateau? Qui eût dit que Martin Scorsese serait le producteur exécutif de son premier long métrage en anglais?

Mais tous les chemins mènent, semble-t-il, à Londres...

Rebelle, amoureuse, étourdie...

Jean-Marc Vallée avait un contrat avec l'agence américaine ICM pour réaliser deux films. «Mais The Young Victoria était le premier scénario qui me plaisait vraiment, explique-t-il, et j'avais l'intention de faire un film différent des autres productions d'époque.» Ce scénario est signé Julian Fellowes (derrière celui de Gosford Park), marié à une lady, associé à la famille royale. De fil en aiguille, le producteur britannique Graham King, souvent en tandem avec Scorsese, a choisi ce dernier comme producteur exécutif. Mais Scorsese n'a jamais parlé directement à Vallée.

«Quand même, mettre en scène la jeunesse de la reine Victoria! Ayoye! Je vais avoir l'air fou, songea d'abord notre cinéaste. Grâce à Sarah Ferguson, j'ai eu accès à la bibliothèque privée du château de Windsor, touchant de mes mains les lettres de Victoria.»

Sarah Ferguson était passionnée par l'histoire d'amour de cette reine avec son cousin. «Elle a participé aux discussions et à la promo du film. Comme Diana, Sarah fut une tête de Turc de la famille royale. Elle recherche l'attention médiatique.»

Le cinéaste québécois a eu droit à la distribution de haut vol qu'il avait lui-même choisie, dont Emily Blunt en reine Victoria, Rupert Friend en prince Albert, Miranda Richardson en duchesse de Kent, Paul Bettany en lord Melbourne, Jim Broadbent en roi Guillaume, etc. Précisons que The Young Victoria montre, dès 1837, les intrigues de cour entourant la future puis bientôt reine Victoria. Sa mère, la dominatrice duchesse de Kent, puis le contesté conseiller lord Melbourne tentent de la contrôler, mais sa romance puis son mariage avec le prince Albert lui apprendront à régner en couple et à acquérir une sérénité. À contre-pied de sa rigide image de marque, Victoria est présentée comme une personne rebelle, amoureuse, parfois étourdie. Jeune, en un mot.

«J'ai fait de longs plans-séquences, sans chercher à miser sur la modernité à tout prix. Aux acteurs, en général si chevronnés, j'ai fait confiance, tâchant seulement de nuancer leur jeu parfois, cherchant aussi à rendre la vie, la solitude de la jeune fille qui ne peut se confier qu'à son chien, mais à travers une vraie reconstitution d'époque aux détails précis. La séquence la plus difficile à chorégraphier fut la scène de l'anniversaire du roi à table, avec le ballet des serveurs. Les règles de l'étiquette sont très strictes et varient selon le rang de chacun. Comme réalisateur, j'ai appris à faire confiance aux plans longs, qui m'effrayaient au départ.»

Le film ne fut pas tourné dans les palais royaux, un règlement l'interdisant, mais dans des demeures aristocratiques et des châteaux, 17 en tout. «On a fait aussi un tournage de nuit à la cathédrale de Westminster, qu'on a ensuite repris en 3D avec les peintures d'époque. Marc Côté et son équipe québécoise travaillaient aux effets visuels. Ils ont été sensationnels. Entre 15 à 20 % des plans sont retouchés.»

«Old fashion»

Avant de faire ce film-là, Vallée n'éprouvait aucun intérêt pour la monarchie, se disant: «On n'a pas besoin de ça au Québec. N'empêche qu'on fonctionne selon leurs règles politiques. J'ai acquis un respect pour la famille royale quand j'ai vu l'horaire de ces personnes-là, toujours engagées dans des activités caritatives, des fondations, ancrées dans les traditions et l'histoire. Elles sont au service des autres, divorcées ou pas... Ces aristocrates britanniques ne font pas partie de ma gang, de mon histoire, et pourtant... j'adore Londres et les Anglais. Ce peuple d'insulaires qui a jadis conquis la planète à coups de haches, puis à travers le rock au cours des années 60, me fascine Je ne me suis jamais senti aussi bien qu'au cours du tournage là-bas. On est moins éloignés d'eux qu'on ne le pense...»

The Young Victoria , lancé à Londres au printemps dernier, fut vilipendé par la gauche britannique. «On lui a reproché de présenter une image trop positive de la monarchie, explique le cinéaste. Il s'est fait aussi attaquer pour ses côtés hollywoodiens. Je n'ai pas fait tout ce que j'ai voulu, ayant perdu le contrôle créatif au montage final. Le rythme que je désirais était plus lent et la musique, autre. Ils ont remonté le film, ce qui ne m'empêche pas d'être encore fier du résultat. C'est bien fait, avec une attention apportée au luxe du décor, leur théâtre à eux: les plafonds, les miroirs, etc. Le jeu des acteurs est formidable. Scorsese a qualifié The Young Victoria de film beau, classique et "old fashion". Mais je n'ai pas pu apporter le rythme différent désiré.»

Jean-Marc Vallée se prépare à tourner Café de Flore, sur deux histoires parallèles, l'une à Paris en 1960, l'autre à Montréal aujourd'hui. Il reçoit des offres de Londres dans la foulée de The Young Victoria, évalue un projet indépendant américain, qui se déroule à Tokyo. Il a deux autres scénarios québécois dans sa manche: la comédie dramatique Shoe Business située dans le Québec disco des années 70 et Les Temps magiques, suite de ses courts métrages Les Fleurs magiques et Les Mots magiques. Le cinéaste de C.R.A.Z.Y. a acquis les droits d'adaptation du roman Du bon usage des étoiles de Dominique Fortier et ne compte pas chômer avant l'âge de 105 ans.