Yann Martel, sur la Terre comme au ciel

À 20h ce soir, à la Tohu de Montréal, il se joindra à l'astronaute Julie Payette pour lire le premier paragraphe de la fable en 14 strophes qui sera ensuite lue dans 14 villes du monde par diverses personnalités, du Prix Nobel de la paix Wangari Maathai au chanteur Peter Gabriel, en passant par le musicien Gilberto Gil et la comédienne Salma Hayek, alors que Guy Laliberté orchestrera les échanges de sa navette spatiale, dans l'espace.

Ce texte, qui met en scène une goutte d'eau en dialogue avec la Lune et le Soleil, Yann Martel l'a écrit en trois jours, en deux nuits, plus précisément, lui qui veille aussi un bébé de deux mois, Théo, qu'il présentait d'ailleurs en primeur aux parents Martel à Montréal cette semaine.

La fable s'appelle Ce que la goutte d'eau avait à dire, et porte sur les préoccupations environnementales liées à l'eau. « Au début, je devais traduire un poème de Claude Péloquin, mais ensuite Guy Laliberté m'a demandé si je pouvais écrire le texte », dit-il, rencontré au restaurant chez Lien, dans le Plateau Mont-Royal. Pour Martel, lauréat du Man Booker Prize en 2002 pour son dernier roman L'Histoire de Pi, et qui connaît depuis une carrière internationale, c'est aussi l'occasion de lancer son livre Mais que lit Stephen Harper?, publié en français par XYZ.

Ce livre, c'est un recueil des 55 lettres accompagnant autant de livres que Martel a écrites au premier ministre du Canada, à partir de 2007. Ces lettres, elles sont d'abord nées d'une colère de Martel envers le premier ministre du Canada, qui n'avait pas montré le moindre signe d'intérêt lors des cérémonies célébrant les 50 ans du Conseil des arts du Canada.

« C'était l'indifférence totale. Non seulement de Stephen Harper, mais de toute la classe politique », se souvient-il. Pourtant, dit Martel, le Conseil des arts du Canada et tous les autres organismes d'État qui subventionnent les artistes sont des institutions absolument majeures dans le développement des arts au pays. « Les peintres, chorégraphes, musiciens, ou écrivains, ils ont bénéficié de subventions du Conseil des arts, et parfois très tôt. Et si tu ne bénéficies pas de ces subventions, parfois tu passes à autre chose parce que tu ne peux pas gagner ta vie. Sans ces corps qui subventionnent les arts, il n'y a rien. Parce que l'art coûte quelque chose », dit-il.

Sous le coup de la colère, Yann Martel décide d'envoyer un livre par deux semaines à Stephen Harper, accompagné d'une lettre explicative. « C'était un peu ironique. Je voulais lui montrer ce que peut faire un livre, la merveille du livre, ce que ça peut donner comme idée, ce que peut faire un livre pour former un être », dit-il.

Il faut dire que quelques années plus tôt, lors de sa première campagne électorale, Stephen Harper avait déclaré aux journalistes que son livre préféré était Le Livre des records Guinness. Était-ce une boutade? « Quelle drôle de boutade à faire lorsqu'on est en première campagne électorale et qu'on essaie d'avoir l'air intelligent! », dit Martel.

Se prendre au jeu des livres

Yann Martel commence donc ses envois avec La Mort d'Ivan Ilitch, de Tolstoï. Puis, il se prend lui-même au jeu.

« C'est écrit "que lit Stephen Harper?" dans le titre, mais l'essentiel, ce sont les livres eux-mêmes », dit-il. Ses recommandations s'adressent d'ailleurs aussi aux « lecteurs de toutes espèces ».

Stephen Harper n'a jamais pris la peine de répondre personnellement aux lettres que Yann Martel lui a envoyées, au nombre de 64 à ce jour. Tout au plus ses « agents principaux à la correspondance » lui ont-ils envoyé quelques remerciements laconiques. Rien en tout cas pour réconforter Martel quant à l'intérêt du premier ministre pour la culture.

« Il y a un manque de respect, dit-il. J'ai l'impression que depuis un certain temps en politique, on réduit le bien-être d'un pays à sa dimension économique. Le bien-être d'un peuple dépasse de loin l'économie. On peut être beaucoup plus riche que les gens du Bangladesh, mais on n'est pas nécessairement autant de fois plus heureux. » Il prend pour preuve les compressions du gouvernement canadien dans la représentation des artistes à l'étranger et dans les budgets de CBC-Radio-Canada, par exemple. À ceux qui arguent qu'un premier ministre n'a pas le temps de lire, Martel rappelle les impressionnantes bibliothèques de Wilfrid Laurier ou de Mackenzie King, qu'on peut encore visiter à Ottawa.

Dans la liste des livres envoyés par Yann Martel au premier ministre Harper, on trouve notamment la Bhagavad Gita, une bande dessinée illustrant l'histoire de Louis Riel signée Chester Brown, En attendant Godot de Beckett, Pensées de Marc-Aurèle, ou encore Le Meurtre de Roger Acroyd d'Agatha Christie. Yann Martel les a choisis non seulement à partir de ses goûts personnels, mais pour leur intérêt en général.

Il admet cependant avoir un faible pour La Ferme des animaux de George Orwell, une fable qui met en scène les animaux d'une ferme qui décident de chasser le fermier et de vivre selon un modèle égalitaire, alors qu'un cochon introduit la corruption dans le cercle.

« La Ferme des animaux, c'est sur le stalinisme et la Russie, mais cela se passe en Angleterre, dans une ferme où il y a des animaux », dit Martel en entrevue. Lui-même s'est appliqué, dans son prochain roman, à illustrer l'Holocauste de la Deuxième Guerre mondiale. Or, à ce jour, l'Holocauste est généralement relaté par des témoignages, remarque-t-il. « C'est très difficile, au sujet de l'Holocauste, de raconter des histoires qui ne sont pas purement des histoires de témoignages. [...] Ça c'est unique, d'autres événements historiques, on joue avec. [..] Avec la guerre, on peut raconter plein d'histoires. [...] Mais pas avec l'Holocauste. »

La nature même de l'Holocauste, c'est qu'il tue de façon aveugle. Alors par conséquent, il n'y a plus de personnages, ces outils si chers à l'écrivain. C'est entre autres pour cela que Martel a mis sept longues années à écrire son roman, qui doit finalement paraître en 2010.

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