Musique classique - La musique au-delà des notes

La très sérieuse étiquette allemande Audite réédite dans un précieux coffret de 12 CD les enregistrements de concerts du chef Wilhelm Furtwangler, réalisés par la radio de Berlin, le RIAS, entre 1947 et 1954. Un trésor musical de première grandeur...

Les documents musicaux sont déjà connus, comme tout ce qui a survécu de Furtwängler, mort le 30 novembre 1954. Mais pour la première fois, un éditeur a eu accès aux bandes originales de la radio, ce qui garantit ici un son clair et une dynamique optimale selon les standards du temps. Les copies de copies de bandes entraînaient un étouffement sonore, une perte des aigus; pas de doute, ce qu'on entend ici, ce sont les sources optimales, ce qui n'empêche pas certaines bandes d'être abîmées ou le public d'être pris en flagrant délit de toux importunes. La 8e Symphonie de Bruckner est symptomatique de l'un et de l'autre.

Le coffret renferme le coeur du répertoire de Furtwängler. Il aurait été intéressant pour le public néophyte qu'Audite publie également un best of de trois ou quatre CD, parce que ce coffret contenant tous les documents du RIAS, on se retrouve avec des doublons dans les Symphonies nos 3, 5 et 6 de Beethoven, n° 3 de Brahms et l'Inachevée de Schubert. Parmi les «gros morceaux», le coffret propose aussi le Concerto pour violon de Beethoven avec Menuhin en 1947, la 8e Symphonie de Bruckner, la 9e de Schubert, la 4e de Brahms, Don Juan de Strauss et des ouvertures de Wagner.

Me replonger de manière concentrée dans l'univers musical et esthétique m'a transporté. Ce qui se décante de plus en plus avec le temps, c'est l'unicité non reproductible d'une musique vue au-delà des notes, vécue comme un processus organique. Si, pour Furtwängler, «les thèmes de Beethoven s'affrontent comme les personnages d'un drame», il convient d'incarner humainement ce drame, de le revivre et d'en laisser émerger les enseignements.

Le pour et le contre

Saluer le génie d'interprète de Furtwängler, la force de sa pensée, l'irrésistible matière tellurique qu'il met en branle, par exemple dans Schubert et Bruckner, ne nécessite pas de passer sous silence les faiblesses évidentes de sa manière.

Premièrement, sa battue étant assez étrange, il se peut que tout le monde ne démarre pas en même temps (Symphonie héroïque de 1950, la 5e de Beethoven). Il y a aussi des exécutions qui, au sens de la lettre, sont véritablement foireuses, la 3e de Brahms entrant dans cette peu enviable catégorie. S'il y a rarement à redire en ce qui concerne le concept, la qualité de l'exécution collective de ce dernier laisse donc parfois à désirer.

Il est vrai que les standards de qualité de jeu collectif et de brio individuel ont vertigineusement augmenté ces 50 dernières années. Si l'on en juge par les disques, les meilleurs orchestres américains avaient une sérieuse avance en matière de «propreté» dans les années 1940 et 1950.

J'ai pourtant dit que l'expérience m'avait transporté. Tout simplement parce que le coffret met en évidence — surtout dans les éminentes réussites que sont la 4e Symphonie de Brahms, la 8e de Bruckner, l'Héroïque de 1952, les Wagner et tout Schubert (deux fois l'Inachevée et une fois la 9e) — la respiration organique que Furtwängler fait prendre à la musique. L'orchestre devient un corps en mouvement, régi par des règles qui nous dépassent, notamment dans des accélérations collectives tétanisantes. C'est une manière différente de respirer la musique.

«Si une oeuvre musicale est pour le compositeur un chaos qui prend forme à travers un élan, un acte d'improvisation, le morceau de musique est alors défini comme une improvisation parvenant à son accomplissement», disait Furtwängler. Dans d'autres réflexions sur la musique, il élargissait le propos: «Toute la religion et, finalement, tout l'art sont là pour redonner leur âme aux choses, pour redonner sa réalité vivante à l'âme.»

Quelle leçon!

Le Devoir

FURTWÄNGLER À BERLIN

Les enregistrements RIAS (1947-1954). Orchestre philharmonique de Berlin. Audite 12 CD