Musique classique - Plácido Domingo, l'homme qui rouille quand il se repose

Infatigable globe-trotter, le ténor Plácido Domingo accordait cette semaine une conférence de presse aux médias allemands.
Photo: Infatigable globe-trotter, le ténor Plácido Domingo accordait cette semaine une conférence de presse aux médias allemands.

Plácido Domingo, invité-vedette du Festival d'été de Québec, donnera un grand concert sur les plaines d'Abraham vendredi prochain. Le premier titre qui apparaît sur son site Internet est une profession de foi: «If I rest, I rust»!

La vie de l'homme qui rouille quand il se repose est quasiment inimaginable pour le commun des mortels. À 68 ans, le dernier des trois ténors en activité chante encore, continue d'apprendre des rôles, pratique la direction d'orchestre et mène de front les destinées de deux opéras: celui de Washington et celui de Los Angeles. Parfois, lorsqu'un compositeur a eu l'idée de faire mourir le ténor au second acte, Domingo est déjà sur une piste d'aéroport dans un jet privé lorsque, à la fin du troisième, le rideau tombe et les applaudissements fusent.

Il y a quelques mois, Plácido Domingo recevait de la fondation Birgit Nilsson un chèque d'un million de dollars pour l'ensemble de son oeuvre. On a entendu des voix s'élever pour narguer le fait que l'argent allait aux riches et que d'autres en auraient eu bien besoin. Là n'était pas le propos. Domingo l'a bien mérité, ce chèque. Qui peut se targuer d'un «ensemble d'oeuvre» pareil? Et l'on peut préjuger qu'il saura bien utiliser cet argent, car, en plus de toutes ses activités, l'artiste se soucie des autres et, en particulier, des jeunes talents, puisqu'il a créé il y a 16 ans Opéralia, le concours de chant le plus prisé par la crème de la relève vocale. La recette est toute simple: le jury est composé des directeurs des plus grandes maisons d'opéra de la planète et le concours se transforme, pour les jeunes chanteurs, en audition géante!

Parcours exemplaire

Plácido Domingo est né à Madrid en 1941. Ses parents étaient des interprètes de zarzuela, une forme d'opérette espagnole. C'est en leur honneur qu'Opéralia comprend des épreuves optionnelles de zarzuela. Encore une idée extraordinaire: cela fait connaître le genre à des jeunes chanteurs de tous les pays et, partout où se tient Opéralia, le public retient en premier lieu la découverte de ces beaux airs, tel Non puede ser, avec lequel Domingo conclura son concert des plaines d'Abraham.

Si le nom de Plácido Domingo est fortement associé au Mexique, c'est qu'il y émigra à l'âge de huit ans et y suivit sa formation musicale. Dès l'âge de 18 ans, il foule les planches de l'Opéra national du Mexique, dans un rôle subalterne. Deux ans plus tard, il incarne Alfredo dans La Traviata à Monterrey: son premier «premier rôle». En 1965, il personnifie don José dans Carmen et Pinkerton dans Madame Butterfly au New York City Opera et commence à se faire remarquer, notamment par l'éditeur de disques RCA qui fait paraître en 1969 le «récital fondateur», Romantic Arias, qui aujourd'hui encore reste un joyau. Que la planète le sache: l'ère Domingo commence...

Plácido Domingo règne avec Luciano Pavarotti sur les scènes mondiales à partir des années 70. Au milieu de cette décennie, un troisième ténor apparaît, au profil vocal nettement moins héroïque, mais dont la voix vrille le coeur: José Carreras. Ensemble, ils formeront, en 1990, les fameux «trois ténors», même si José Carreras, qui a survécu à une leucémie au tournant des années 80, n'est plus que l'ombre de la subjuguante apparition vocale qu'il fut dans les années 1973-1978 — pour comprendre, écoutez l'enregistrement de Tosca avec Montserrat Caballé et José Carreras, dirigé par Colin Davis en 1976 (CD Philips).

Par rapport à Pavarotti, Domingo se distingue par sa facilité d'apprentissage, sa curiosité intellectuelle, la polyvalence de ses talents et sa présence scénique irradiante. Pavarotti a intrinsèquement la plus grosse voix, mais celui qui, humainement, nous touche le plus est souvent Domingo. Par ailleurs, le parcours de l'homme qui cherche à ne pas rouiller est tout simplement incomparable.

Une curiosité

La caractéristique majeure du parcours de Domingo, c'est sa soif d'apprendre. Alors que 90 % des musiciens qui ont atteint le vedettariat — toutes disciplines confondues — ne se donnent plus la peine d'explorer des terrains inconnus et vivent à partir d'un certain âge sur leur capital musical, Plácido Domingo engrange aujourd'hui encore les prises de rôle.

On l'a vu, dans un DVD Opus Arte, capté à Madrid en 2008, bouleversant dans le rôle de Bajazet du Tamerlano de Haendel. Oui, Domingo dans Haendel! Et il l'avait appris tout exprès. L'an prochain, il se fera baryton dans Simon Boccanegra de Verdi au Metropolitan Opera.

«Il me faudrait trois vies pour chanter tout ce dont j'ai envie», déclarait-il en 2005 au journaliste Richard Martet, d'Opéra Magazine, niant le fait de vouloir établir un record en additionnant ainsi les rôles. «Je suis avant tout poussé par une insatiable curiosité et une admiration profonde pour le travail de compositeurs, tous siècles confondus.» Domingo, qui a 130 rôles différents à son actif, est ainsi de plus en plus intéressé par des opéras rares. Ces dix dernières années il a également abordé Wagner, et nous promet à Québec le Winterstürme de La Walkyrie!

Au coeur de son travail artistique (on ne parlera pas ici de ses activités de chef d'orchestre ou de manager de maisons d'opéra), il faut également citer l'impressionnant legs vidéo. Domingo a joué dans des films d'opéra tels Carmen de Francesco Rosi ou La Traviata et Otello de Franco Zeffirelli. Formidablement télégénique, Plácido Domingo a été le héros de près d'une cinquantaine de captations d'opéras. Sa scène finale de Carmen, sous la direction de Carlos Kleiber à Vienne en 1978 (DVD TDK), est un véritable moment de transe musicale, qui fait oublier que quelqu'un avait, hélas, décidé de confier le rôle de Carmen à Elena Obraztsova.

Sur la scène des plaines d'Abraham, Domingo sera entouré de la soprano Virgina Tola et de l'Orchestre symphonique de Québec dirigé par Israel Gursky. Lors de la première partie, il chantera des airs d'opéra (Le Cid de Massenet, L'Arlésienne de Cilea et La Walkyrie de Wagner), ainsi qu'un duo de l'opéra alsacien de Mascagni, L'Ami Fritz. La seconde partie sera consacrée à des airs de comédies musicales et de zarzuela. Quant aux bis... top secret!

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DOMINGO À QUÉBEC

Concert sur les plaines d'Abraham, vendredi 17 juillet à 20h30 dans le cadre du Festival d'été de Québec.

Le concert sera disponible le soir même à la télévision en «pay per view» sur les chaînes câblées.