L'héritage oublié de Michael Jackson

Réunis devant le célèbre théâtre Apollo, dans le quartier Harlem à New York, des fans de Michael Jackson dansent sur sa musique.
Photo: Agence France-Presse (photo) Réunis devant le célèbre théâtre Apollo, dans le quartier Harlem à New York, des fans de Michael Jackson dansent sur sa musique.

Plus de 24 heures après le départ soudain de Michael Jackson, jeudi, à l'âge de 50 ans, l'onde de choc s'est amplifiée hier un peu partout sur la planète. Mais au-delà des pleurs, des foules convergeant devant le théâtre Apollo de Harlem pour chanter l'artiste disparu, des témoignages d'affection sur Twitter, des bons mots de Céline Dion, d'Oprah Winfrey ou de Barack Obama et des reportages sur l'excentricité de l'artiste, une question demeure: Le «roi de la pop» vient de s'éteindre. Mais que va-t-il laisser derrière lui?

L'avant-après tue. Depuis jeudi soir, les images de Michael Jackson passent en boucle sur les télévisions du globe et dans le cyberespace pour illustrer le drame: la mort prématurée, à l'âge de 50 ans, de l'artiste américain qui, au coeur des années 1980, a été adulé par la planète entière.

Petit, black et dansant au milieu des Jackson Five, en mort-vivant chantant dans une «histoire de monstres», les clichés sont connus. Ils s'accompagnent aussi des célèbres plans le montrant en train de suspendre un bébé dans les airs depuis le balcon d'une chambre d'hôtel, marchant avec un masque pour entrer dans un palais de justice, de profil avec un nez difforme et une peau de plus en plus albâtre, ou encore se déplaçant dans un fauteuil roulant. Le dernier souffle passé, Michael, la bête étrange, l'excentrique, le sexuellement mystérieux, remonte naturellement à la surface.

«C'est ce qu'on voit le plus en ce moment: le monstre et ses scandales, déplore l'anthropologue Bob White, américain d'origine, spécialiste de la culture populaire à l'Université de Montréal. On parle de sa personnalité déchirée, de son rapport à l'enfance et aux enfants, de la drogue. C'est bien. Mais c'est aussi très réducteur. Michael Jackson, c'est bien sûr plus que tout ça.» Et l'Histoire pourrait bien, selon lui, prendre du temps avant de s'en rendre compte.

Le grotesque, le monstrueux, l'aspect sulfureux et polémique de sa fin de jeune vie est en effet en train de faire oublier le véritable héritage de cet étonnant et marquant artiste qui a bel et bien révolutionné l'univers de la musique pop. Pas seulement en vendant 750 millions d'albums en carrière ou en remportant 13 Grammy, mais aussi en posant les bases d'une nouvelle pop, convergente, mondialiste et fédératrice, guidé par une ferme volonté de sortir des cases dans lesquels les Afro-Américains devaient normalement se tenir.

«Michael Jackson, c'est une série de premières, lance Serge Lacasse, professeur de musique à l'Université Laval. Avec la collaboration de Quincy Jones [qui a présidé aux destinées de ses premiers albums en solo], il est un des premiers à intégrer dans ses chansons des éléments provenant de plusieurs courants: le disco, le funk, le rock, la pop. Et il le fait avec génie, talent et surtout des arrangements à la fois raffinés et accrocheurs» qui lentement construisent le phénomène Jackson, dont quelques lignes, à New York, Los Angeles, Paris, Montréal ou Kinshana ont certainement été fredonnées hier.

Ce vent de fraîcheur, l'époque y était d'ailleurs propice. Nous sommes à la fin des années 1970, le disco n'a plus la pêche depuis qu'il a été condamné à mort sous le poids du célèbre «disco sucks» scandé par les émeutiers du Comiskey Park de Chicago, le 12 juillet 1979. «C'est la fin du punk également, ajoute M. Lacasse. Il y a un certain vide créatif qui s'installe» et Michael Jackson prend alors la place qui lui revient.

«Il a le talent, la voix, le don de la composition, le sens de la danse, comme aucun autre artiste avant lui», résume Bob White. Mais il a aussi une attirance pour l'image qu'il va très vite mettre à contribution pour faire rayonner sa musique. «En Grande-Bretagne, le clip est déjà là avec des groupes comme Eurythmics ou Duran Duran. Mais Jackson lui donne, avec sa chanson Thriller, un autre sens, plus d'envergure. Et c'est surtout le premier américain à en faire usage pour raconter son histoire.»

L'Histoire a une sonorité atypique, elle est mutante même, avec des textures synthétiques qui viennent transgresser la barrière des genres et surtout les conventions. Elle conduit aussi très vite l'Afro-Américain, fraîchement sorti de son image de Sinatra Crooner avec son album Off the Wall, sur les ondes de MTV, la télévision musicale naissante où le document visuel fait beaucoup de bruit. «C'est une autre première, dit Bob White, qui installe un rapport dynamique entre Jackson et le paysage médiatique. MTV émerge avec lui, le fait émerger et inversement.»

Le trentenaire d'aujourd'hui s'en souvient, tout comme les descendants de Rosa Parks qui assistent alors à une recomposition de ce paysage médiatique où désormais ils ont une place. «Jackson n'a jamais vraiment parlé directement de sa contribution à ce décloisonnement, poursuit l'anthropologue, mais il a toujours joué un peu avec les catégories raciales.» Surtout depuis 1972, où, dix-huit ans après la fin officielle de la ségrégation aux États-Unis, sa voix est inscrite sur la pellicule du film Ben, signé Phil Karlson. Le jeune Noir fait sensation. Il est le premier à chanter pour un long métrage.

La suite, elle, allait donc aller de soi. «Il a passé sa vie à imaginer un monde où les contraintes raciales n'existaient plus, à rêver à une autre société américaine», dit Bob White, qui reconnaît que Jackson a contribué à défoncer beaucoup de portes avec plus d'efficacité que d'autres avant lui. «Il a aussi donné espoir aux jeunes américains qui, pour la première fois, pouvaient se voir en vedette.»

Dans la foulée des Jackie Robinson, James Brown, Stevie Wonder et en avance sur les Tiger Woods et Michael Jordan, le créateur de la moonwalk, l'homme qui a vendu 65 millions d'exemplaires de Thriller — ce qui en fait la galette la plus vendue au monde — trace au fil de ses albums, de ses pas de danse, de ses prouesses commerciales et de ses apparitions télévisuelles remarquées le contour d'une nouvelle image du citoyen afro-américain, «ouvrant ainsi la voie à Barack Obama», dit White. «C'est un élément important d'une longue lignée de précurseurs», ajoute-t-il. Et c'est celui qui aura également fait le plus face à la critique.

C'est que ses transformations physiques amorcées au début des années 1980 en laissent en effet plusieurs perplexes. Pour l'anthropologue, elles s'inscrivent sans doute dans une certaine mise en scène de sa vie d'artiste qu'il aurait planifiée au contact des écrits de Phineas Taylor Barnum, P.T. pour les intimes.

L'homme a popularisé le cirque aux États-Unis, «le plus grand spectacle sur la planète», selon lui. «Jackson a voulu s'inspirer de cet univers pour rendre la musique populaire encore plus spectaculaire, résume Bob White. Il avait une attirance pour Disney aussi, mais c'est Barnum qu'il a préféré suivre, tombant ainsi dans le piège du cirque» et du «Museum of Freaks» que l'homme de Bethel affectionnait particulièrement dans son environnement. Un freak show qui, depuis le milieu des années 1990, sied d'ailleurs si bien à Michael Jackson.

«C'est sa plus grande erreur, poursuit-il. Il voulait une société sans race, il est devenu pour plusieurs un traite, un Noir qui se déteste et qui blanchit sa peau. Il a cherché à ignorer son identité raciale pour changer la pensée raciale de l'Amérique. Mais finalement, il est devenu un monstre.» Un monstre, dont le côté grotesque, torturé et apeurant, dissimule aujourd'hui très bien un «important héritage» musical, social et politique, «que l'on a oublié dans l'immédiat, mais qui, avec le temps, va bien être obligé de ressortir», conclut l'anthropologue.