Phyllis Lambert - « Mon cauchemar, ce sont les occasions manquées »

Phyllis Lambert devant le Centre canadien d’architecture
Photo: Jacques Grenier Phyllis Lambert devant le Centre canadien d’architecture

À 81 ans bien sonnés, Phyllis Lambert, la directrice fondatrice du Centre canadien d'architecture, mène son monde à la baguette avec une indomptable énergie. Le Centre canadien d'architecture (CCA) fête cette année son vingtième anniversaire. Et Phyllis Lambert, elle, a déjà en tête de nouveaux projets pour améliorer la ville.

«Ces 20 ans me semblent très loin et très près, analyse Phyllis Lambert en entrevue, dans son français tacheté d'un accent anglais. Le CCA n'est pas né seulement autour d'une collection. Il y avait un établissement à construire, des chercheurs à amener.»

Musée dédié à l'architecture et sa pensée, le Centre canadien d'architecture (CCA) est aussi un centre de recherche qui veut «améliorer la qualité de l'environnement bâti [et] forger le discours actuel sur l'architecture». C'est une collection née des archives d'abord montées par Lambert et qui s'est enrichie au fil du temps: 55 000 photos, 100 000 dessins et estampes, 150 archives. C'est aussi un édifice conçu par Peter Rose et intégré à la maison historique Shaughnessy. Ce sont les expositions, les actions réalisées en périphérie pour alimenter la réflexion sociale et citoyenne. Et le Centre d'étude, qui invite chercheurs et étudiants à brasser leurs idées sur l'architecture.

Héritière de l'empire Bronfman, passionnée d'architecture, Phyllis Lambert entre avec fracas sur la scène mondiale en 1954 comme directrice de la planification de l'édifice Seagram de New York. Conçu par son mentor, l'architecte Mies van der Rohe, l'immeuble est devenu depuis un incontournable. Lambert ne s'est pas arrêtée là: architecte, philanthrope, docteure honorifique de 27 universités, fondatrice d'Héritage Montréal et du Fonds d'investissement de Montréal, elle participe maintenant au projet de revitalisation du centre-ville ouest et parle avec passion de la table de concertation menée avec l'arrondissement Ville-Marie. Comme si ce n'était pas assez, elle poursuit la rédaction d'un livre sur l'édifice Seagram.

À propos du Centre canadien d'architecture, Lambert est fière de voir à quel point il s'est bien intégré. «Le CCA devient de plus en plus engagé avec la ville, avec les citoyens de Montréal. Que ce soit dans ses expositions, dans ses programmes, dans ses explorations du samedi. On s'intéresse aux questions sociales et sociétales: par exemple, comment fleurir la ville? Comment faire pour manger mieux et pas trop cher en ville?» Le CCA veut rester en phase avec les problématiques de l'heure. «Actuellement, poursuit Lambert, le grand problème des villes, c'est l'écologie, la conservation et le développement durable.»

Le pire de Montréal

Quand on lui demande quel est, à Montréal, son cauchemar d'architecte, Lambert prend une longue pause avant de répondre. «Mon cauchemar, ce sont les occasions manquées. Comme Griffintown. Si on avait eu un bon processus, on aurait pu faire quelque chose de bien. Mais ç'a été si mal géré qu'on n'a rien fait. Il n'y a pas eu de table de concertation, c'était une grande erreur. Tous les mauvais bâtiments que nous avons, comme ceux de la rue Président-Kennedy, arrivent quand les choses ne sont pas bien pensées. L'autre cauchemar, c'est de prendre des sites magnifiques, comme le boisé du Collège de Montréal, et d'en faire de grands développements qui nuisent. Une des horreurs, c'est aussi de prendre des solutions venues d'autres villes, sans penser globalement. On a besoin de penser avant d'agir.» À l'inverse, Lambert est ravie de la transformation du Quartier international de Montréal, autour du square Victoria. «C'est génial!» Elle attend beaucoup du futur Quartier des spectacles.

Si Lambert ne surveille désormais que de loin l'évolution de la collection du CCA, elle sait l'importance de garder les témoignages. «On cherche des objets qui ont des liens entre eux. Des livres, des dessins, des jouets sur un même thème. Ces objets sont une indication de la pensée sur l'architecture. [Ils illustrent] les relations de l'architecte avec le client, avec les règlements de la Ville, avec l'environnement. Ce qui est intéressant lorsqu'on entre dans les archives, c'est de suivre les idées à travers les notes. Là, on arrive à l'essence de la chose. Et à comprendre.»

20 ans, 20 heures

Pour célébrer ses 20 ans, le CCA organise, le samedi 2 mai, une grande fête pour tous étalée sur 20 heures consécutives. Et, tout au long de l'année, le Centre d'étude propose 20 événements publics avec des spécialistes issus de différents domaines, sur les questions architecturales actuelles. Du côté des expositions, on pourra voir La Vitesse et ses limites, du 19 mai au 12 octobre, sur le centième anniversaire du futurisme italien. Et, jusqu'au 23 août, Environnement total: Montréal, 1965-1975 s'attarde au concept d'architecture éphémère et à ses conséquences durables.

Que souhaite Phyllis Lambert au CCA pour les 20 prochaines années? «Qu'il maintienne fortement son mandat à Montréal, au Québec et dans le monde. Que ça demeure un endroit qui mène la pensée de ce que sont l'architecture et la ville et qu'il continue de sensibiliser les gens et d'encourager les architectes.»

Et que souhaiter à Phyllis Lambert pour ces mêmes prochains 20 ans? Elle éclate de rire: «J'aurai 100 ans! Si je suis en forme, je serai toujours en train de faire quelque chose, c'est sûr! En photographie peut-être, ou en train de faire d'autres livres», dit celle qui est fascinée par les prises de vue des bâtiments de pierres grises de Montréal. Et, avec cette énergie impitoyable, il ne serait pas surprenant de voir Phyllis Lambert encore dans les parages.

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Collaboratrice du Devoir

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Pour plus d'information sur le CCA: www.cca.qc.ca.

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