Scene BC, ou investir pour vendre des artistes qui ne peuvent plus tourner

The Second Person, chorégraphiée par la Canadienne Crystal Pite. L’artiste sera une des invités de Scene BC, un festival qui coûtera plus de 4,3 millions et qui sera financé à plus de 50 % par le gouvernement fédéral.
Photo: Agence France-Presse (photo) The Second Person, chorégraphiée par la Canadienne Crystal Pite. L’artiste sera une des invités de Scene BC, un festival qui coûtera plus de 4,3 millions et qui sera financé à plus de 50 % par le gouvernement fédéral.

Dès le 21 avril, la capitale fédérale accueillera Scene BC, un festival culturel qui réunira 600 artistes de Colombie-Britannique. Paradoxe ultime, puisque Ottawa y investit des millions pour faire voir aux diffuseurs étrangers des artistes... à qui il vient de supprimer les fonds pour les tournées.

Un mois après l'abolition officielle des principaux programmes d'aide à la tournée, l'ouverture prochaine du festival Scene BC à Ottawa sonne faux.

En effet, même si le fédéral a supprimé les programmes qui permettaient aux artistes de répondre aux invitations de diffuseurs étrangers, le gouvernement va injecter plus de deux millions pour financer cette vitrine culturelle destinée à faire rayonner la culture canadienne au pays et dans le reste du monde.

Cette année, un réel point d'interrogation flotte au-dessus des retombées concrètes que pourra engendrer cet événement, compte tenu des récentes décisions du gouvernement Harper.

En 2007, plus de 700 artistes québécois et 80 diffuseurs étrangers avaient pris d'assaut la capitale nationale lors de Scène Québec. L'événement, qui s'était ouvert par la première mondiale d'Amjad, par La La La Human Steps, avait été un grand succès. Plus de 50 contrats avaient été conclus par divers artistes québécois dans les six mois suivant ce grand rendez-vous culturel. «C'est grâce à cela que nous avons été invités à présenter LOFT en décembre 2007 au Roundhouse Theater à Londres», rappelle Nassib El-Husseini, directeur général du collectif de cirque Les 7 doigts de la main, dont la troupe est depuis invitée partout sur la planète.

Selon les informations obtenues des organisateurs de ces scènes régionales, Scene BC, qui s'étendra sur 13 jours et coûtera plus de 4,3 millions, sera financé à plus de 50 % par le gouvernement fédéral. Pas moins de 300 000 $ ont été avancés aux seules fins de convier à Ottawa 60 diffuseurs étrangers en provenance de la Chine, de Taïwan, de Singapour, de l'Italie et du Royaume-Uni et des États-Unis.

«C'est perçu comme un festival grand public, mais le volet diffusion est devenu plus important pour les artistes afin de se faire connaître à l'étranger», confirme au Devoir Heather Moore, directrice générale de ce grand happening, parrainé par le Centre national des arts (CNA).

Coup d'épée dans l'eau?

À quoi riment ces invitations si les artistes ne disposent plus des subventions pour pouvoir s'engager envers des producteurs étrangers? «Ce n'est pas à nous de répondre à cette question. Tout ce qu'on peut espérer, c'est qu'il y aura entre-temps d'autres fonds qui viendront du fédéral pour leur permettre d'aller à l'étranger», ajoute par ailleurs Mme Moore.

Dans ce contexte, l'événement prend des allures de buffet ouvert... sans buffet. Pour l'instant, on fait le pari que les producteurs étrangers et canadiens compenseront le désengagement d'Ottawa ou que les artistes dénicheront des fonds privés, estime-t-elle.

Autre paradoxe, cette année, c'est la Colombie-Britannique, la province d'origine du ministre du Patrimoine canadien, James Moore, qui sera sous les projecteurs. Ce sont les artistes Diana Krall, Bramwell Tovey et l'Orchestre symphonique de Vancouver, les chorégraphes Crystal Pite et Wen Wei Wang et des dizaines d'autres artistes émergents qui seront à l'honneur.

Même si Ottawa a réduit sa contribution de 50 000 $ par rapport à la dernière édition, reste qu'un quart de million a été versé par le ministère des Affaires étrangères pour assurer la présence de diffuseurs internationaux.

Le même montant a été obtenu du programme Diversification de l'économie de l'Ouest, et une part importante du programme est financé au moyen de fonds attribués directement au CNA. Un peu moins de la moitié du budget total de 4,3 millions est financé par des campagnes de financement et les revenus de billetterie.

Même si le public est invité à participer à cette grande fête culturelle, le programme mis en ligne par les organisateurs de Scene BC est assez clair sur les objectifs de ce grand rendez-vous des arts de la scène, de la musique, des arts visuels et de la littérature. «Le programme des diffuseurs de la Scène Colombie-Britannique a comme objectif d'inviter des diffuseurs locaux et internationaux et de favoriser ainsi le développement de la carrière d'artistes émergents et établis, de découvrir de nouveaux talents et de promouvoir d'autres tournées découlant de la Scène Colombie-Britannique», dixit le programme officiel.

Chose certaine, certains artistes voient mal comment leurs collègues de Colombie-Britannique pourront donner suite aux offres de producteurs étrangers dans le contexte actuel. «Si les compressions avaient eu lieu en 2007, non seulement nous ne serions pas allés à Londres, mais cela aurait probablement été fatal pour nous à l'époque», soutient le directeur général des 7 doigts de la main.

Grâce aux programmes de tournée ProM'art et Routes commerciales, qui ont disparu le 1er avril dernier, le collectif de cirque a pu financer à l'époque les frais associés à ses déplacements à l'étranger et se faire connaître outre-mer. L'avenir s'annonce toutefois moins rose pour cette petite troupe qui doit prendre des risques cet été pour se produire en Europe et en Australie. «On va présenter Traces à Barcelone grâce à des producteurs privés français, américains et espagnols, mais on doit partager une partie du risque avec eux. Ces coupures nous plongent vraiment dans l'inconnu», ajoute Nassib El-Husseini.

Pour l'instant, aucun programme de tournée n'a remplacé ceux abolis par les conservateurs dans la foulée des compressions de quelque 42 millions effectuées l'an dernier dans la culture. Les fonds versés chaque année par Ottawa dans le programme ProM'art, le principal programme de soutien aux tournées de centaines de compagnies et d'artistes canadiens, totalisaient 4,1 millions, dont seulement 2,8 millions pour les arts de la scène. À peine plus que ce que le gouvernement Harper investira en 13 jours dans le seul événement Scene BC.

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