Nouvelles pratiques - Dare-Dare est toujours sans domicile fixe et reconnu

La marginalité paie. C'est ce que se disent les gens de Dare-Dare, ce centre d'artistes qui a choisi, en 2004, de quitter le confort du bureau pour une roulotte sans domicile fixe, troquant l'espace d'exposition — le convenu «white cube» — contre le plein air. Une roulotte en ville, dans un parc, de préférence, mal-aimé. C'est cette voie prise par Dare-Dare qui lui donne sa place comme finaliste en nouvelles pratiques artistiques du Grand Prix du Conseil des arts de Montréal.

Sans bureau fixe, sans cube blanc, d'aucuns n'auraient pas misé un sou sur ce diffuseur nouveau genre. Faire de l'art public, c'est déjà un défi, alors imaginez quand il s'agit de le vivre au quotidien. Malgré les embûches et le scepticisme — et les déménagements (trois en quatre ans) — la Dis/location, projet d'articulation urbaine suit son cours.

Après deux premiers volets, au square Viger (2004-2006) et au «parc sans nom» situé sous le viaduc reliant Outremont et Rosemont (2006-2008), l'articulation urbaine aux soins des artistes s'est retrouvée l'été dernier au square Cabot.

Au départ, il y avait beaucoup de risques et d'inconnus, reconnaît Doug Scholes, artiste et membre du conseil d'administration. «Le risque, précise-t-il, de ne pas être compris. Il faut négocier avec les citoyens, les élus. Le risque que nous soyons une extension de la police, qu'on se serve de nous, dans des parcs moins fréquentés, pour les "nettoyer". Le risque d'être oublié.»

Doug Scholes en rit presque. La prise de risques a fait du centre d'artistes une référence. «Dare-Dare est maintenant connu, une icône du "hors white cube". Même à Toronto. On représente l'expérimentation, même si ça ne fonctionne pas toujours. On est unique, ce qui ne nous empêche pas d'avoir nos crises.»

La réussite, croit Scholes, repose sur la manière dont le centre s'est intégré à ses environs. Avec respect pour les «usagers», souvent les itinérants eux-mêmes. Il sait de quoi il parle, lui qui a dû composer avec les réalités déjà en place et les «Monsieur et Madame Tout-le-monde [qui] nous interrogent»: c'est son intervention au square Viger (une structure en briques de cire qui nécessitait l'aide de tous pour la maintenir en place) qui a inauguré l'ère de la Dis/location.

Il ne s'en plaint pas, au contraire. Ce qui l'a séduit dans les visées en plein air de Dare-Dare, c'est l'idée de «revisiter l'art dans l'environnement urbain et tout ce qui va avec lui».

«Ça me touche, insiste-t-il, parce que je crois que l'art et la vie vont ensemble. Dare-Dare véhicule ça.» Si le Grand Prix du Conseil des arts de Montréal est à la portée du centre fondé en 1985, estime-t-il, «ce n'est pas tant parce qu'on fait de l'art que parce qu'on s'engage dans la ville».

Expertise

Le commentaire du Conseil des arts de Montréal l'explicite autrement. «Dare-Dare, lit-on dans le communiqué annonçant le nom des finalistes, a développé une expertise en diffusion de projets d'art public et contextuel élaborés, en tenant compte du tissu social et urbain, et a incité [sic] un débat sur le potentiel des arts dans la ville et leur rayonnement dans la vie des citoyens.»

Si c'est toute la contribution du groupe depuis 2004 qui est reconnue, ce sont les projets de 2008 qui lui valent sa nomination, dont le camping Aux bons plaisirs fugaces ou l'intervention d'Andrea Cavagnaro à la mission communautaire Mile-End. Parmi les autres moments forts, Scholes retient Lieux invisibles, projet dans des restaurants d'Andrée Anne Vien, car, «par la nourriture, il y a eu discussions sur le tissu social».

«Nous ne sommes pas un centre com-munautaire, avec des objectifs d'aide sociale, prend-il soin de préciser. Nous sommes des artistes.» Le choix de la roulotte, sans eau potable, n'est pas un engagement envers la simplicité volontaire. Pas de militantisme chez Dare-Dare. Que de l'art, en environnement urbain.

Ça peut prendre forme autant sur une banale bouche d'égout (projet du Belge Frank Bragigand) qu'à travers des haut-parleurs suspendus aux arbres (proposition radio de Matthew Biederman). Ce dernier cas, une des premières interventions au square Cabot, rappelant l'existence d'ondes radio libres, a donné des sons «épouvantables»,selon Scholes.

«On n'a pas à changer la vie des gens, dit-il en prenant la défense de ces initiatives plus exigeantes. On ne fait qu'introduire des idées.»

Dare-Dare a peut-être neuf vies. En retombant sur ses pattes au centre-ville, il semble mieux armé: expérience en sus, budget plus important et une deuxième roulotte appelée à devenir un centre d'archives. Seule ombre au tableau: le départ précipité de Jean-Pierre Caissie, directeur artistique et âme des deux premiers pans de la Dis/location.

Sans lui, mais avec d'autres, la roulotte continuera son chemin. Même dans les temps plus difficiles, «jamais personne à Dare-Dare n'accepterait de [revenir en arrière], assure Doug Scholes. On est heureux de travailler comme ça.»