L'enfance de l'art

Le pavillon Espace 400e Dan Hanganu, Côté Leahy Cardas architectes. Projet finaliste aux Prix d’excellence de l’Ordre des architectes du Québec 2009.
Photo: Le pavillon Espace 400e Dan Hanganu, Côté Leahy Cardas architectes. Projet finaliste aux Prix d’excellence de l’Ordre des architectes du Québec 2009.

Hermétique, le monde de l'architecture? De moins en moins si l'on se fie à la profusion d'activités pour le grand public qui se déroulent cette année autour des 25es Prix d'excellence de l'Ordre des architectes du Québec (OAQ). Parmi celles-ci, le volet «Architecture + Jeunesse» a retenu notre attention. Mené dans quatre écoles primaires et une école secondaire du Québec, ce programme éducatif, qui vise à ouvrir aux jeunes l'univers de l'architecture et du cadre bâti, a remporté la palme d'or de l'adhésion, aussi bien de la part des élèves que des parents, enseignants, directeurs d'école et partenaires du programme, tous très engagés dans cette aventure passionnante.

Lancé comme projet pilote en 2003 et pleinement intégré au programme de l'OAQ en 2005, le volet jeunesse des Prix d'excellence en architecture vise à sensibiliser les jeunes du primaire (3e cycle) et du secondaire (III et IV) à l'architecture qui les entoure. La participation des enfants et des adolescents aux différentes activités d'apprentissage vise à montrer l'importance d'un environnement bâti de qualité, adapté aux besoins des générations actuelles et futures.

Ainsi, de septembre à mai, les jeunes sont initiés aux principes de l'architecture par divers ateliers thématiques (développement durable, accessibilité universelle, maquettes), des rencontres avec des architectes (à l'école ou sur leur lieu de travail), la découverte de métiers et professions connexes, des visites de lieux publics d'intérêt, la familiarisation avec les outils de travail et de présentation visuelle de l'architecte (plans, dessins, maquettes), des recherches et lectures personnelles sur divers sujets, puis des activités incitant les jeunes à développer leur conscience environnementale ainsi que leur sens critique face à l'architecture.

Sylvie Champeau, qui a mis en place ce programme et qui le pilote à chaque édition des Prix d'excellence, est fière de son volet jeunesse: «Ce qui m'impressionne le plus, c'est la façon dont les enfants et les adultes qui les encadrent s'approprient le projet. À travers l'architecture, ces jeunes touchent aux mathématiques, au français, aux sciences physiques, aux valeurs sociales, à l'histoire... Tout en apprenant des choses sur leur univers, soudain, ils prennent conscience de l'importance du cadre bâti qui est là pour durer», souligne-t-elle.

L'école primaire alternative Nouvelle-Querbes, à Outremont, participe au programme depuis sa création. Dans cet établissement remarquable où règnent un sens de l'écoute et du respect et une curiosité sans bornes pour l'apprentissage, le volet jeunesse de l'OAQ est particulièrement vivant et ressenti par les élèves participants, leurs parents et les professeurs, qui consacrent énormément de leurs temps libre à la réalisation d'activités extrascolaires.

Cette année, c'est l'enseignant Michel Rivest qui accompagne un groupe de 14 enfants de 5e et 6e années. «Ils sont incroyables! dit-il, le regard pétillant de passion. Nous nous rencontrons tous les mardis pour parler d'architecture. Les enfants apportent des livres et des revues sur des sujets liés à l'architecture, nous discutons de leurs projets de recherche en architecture, de découverte de bâtiments, etc.

«Bientôt, nous allons aller visiter le pavillon Lassonde de l'École polytechnique de Montréal, le premier bâtiment d'enseignement vert au Québec. Bref, à ma façon, j'essaie de mettre l'architecture à la portée de tous. C'est une matière tellement vivante que les enfants ne savent plus où donner de la tête», explique Michel Rivest, enseignant hors pair qui a la vocation.

Les élèves participent au projet de leur plein gré. Ils ont tous écrit une lettre de motivation avant de faire partie de l'équipe. Questionnés sur leur intérêt à suivre ce programme, la majorité d'entre eux répondent qu'ils ont envie d'en connaître d'avantage sur le fonctionnement d'un bâtiment, la façon dont on fait les plans, le rôle d'un architecte.

Maroussia et Béatrice, deux élèves du groupe, ont été piquées de curiosité envers l'architecture en observant les bâtiments de Gaudi à Barcelone. D'autres élèves ont vu leur intérêt naître lors de voyages à l'étranger, lorsqu'ils ont comparé l'architecture européenne à celle qu'on trouve dans les rues montréalaises. Tous sont amoureux de leur ville. «Ici, il y a une variété de styles que l'on ne retrouve pas ailleurs. J'aime les petits bâtiments montréalais», dit Robert-Etienne.

Sur un mode ludique

Par des activités variées, les élèves ont pu découvrir entre autres la profession d'architecte et développer une culture architecturale. Ainsi, tous les vendredis, l'architecte Denise Gauthier, également parent d'élève de l'école, anime un atelier de maquettes pendant lequel elle travaille avec les enfants sur des études de masses et de volumes.

La découverte de cet outil de création majeur permet aux enfants de se mettre dans la tête d'un créateur et de comprendre des notions de gabarit, d'échelle, de respect des proportions. «La maquette nous permet de jouer tout en apprenant», dit Frédérique.

Les élèves sont allés à l'école d'architecture de l'Université de Montréal, où ils ont pu échanger avec des professeurs et des étudiants. Ils ont aussi effectué une visite guidée au Centre canadien d'architecture (CCA).

La découverte de la maison Shaughnessy, construite en 1874, et du nouveau bâtiment intégré à la maison en 1989, les a beaucoup impressionnés. «Ils nous ont montré un film, une salle avec de vieux plans, puis ils nous ont expliqué l'histoire du bâtiment et la façon dont Phyllis Lambert a investi de l'argent pour ne pas perdre cet édifice et les jardins qui allaient être démolis», explique Ramzy. En visitant le site du CCA, les élèves ont pris conscience du tissu urbain très hétéroclite qui les entoure: «Avant, je ne me rendais pas compte que l'architecture avait un gros impact sur la ville, dit Rose, mais aujourd'hui, je sais le rôle que ça joue», dit-elle.

Développement durable

Pour être sensibilisés à l'accessibilité universelle et au développement durable, les enfants ont été invités à venir écouter plusieurs spécialistes dans ces domaines. Par exemple, des personnes déficientes leur ont rendu visite à l'école; cette rencontre les a particulièrement marqués. Par la suite, ils ont décidé de choisir une déficience et d'essayer de vivre avec pendant une demi-journée, dans leur établissement. «J'ai choisi d'être aveugle et j'ai eu beaucoup de difficulté à circuler tout seul au sein de l'école. Je me cognais beaucoup dans les tables et j'étais incapable de savoir où était mon casier et encore moins quand démarraient les escaliers», explique Théodore.

«Aujourd'hui, quand je regarde un bâtiment, la première chose que je me demande, c'est si un fauteuil roulant passe dans la porte ou s'il y a une rampe d'accès», souligne Léa. Cette expérience a notamment permis aux jeunes de vivre l'absence de signalisation ou de repères perceptibles (pour les déficients visuels) et l'absence de signalisation simple (pour les déficients intellectuels ou auditifs). Ces lacunes à l'intérieur du bâtiment ont fait prendre conscience aux enfants que le fait de manquer de liberté et de sécurité dans la vie de tous les jours est inacceptable.

Une autre visite marquante pour le groupe a été celle de l'architecte Mireille Shebib-Aubé, qui est venue leur offrir un cours sur le développement durable et la norme LEED. «Je trouve que beaucoup de projets ne font pas assez attention à l'esthétique, mais aussi à l'orientation, à l'emploi de matériaux écologiques, au respect des alentours et encore moins aux contraintes climatiques », précise Maroussia. Le jugement de ces enfants est tellement authentique et spontané que cela devient très touchant de les entendre parler d'architecture.

Le vote des enfants

À l'aide d'images, de textes et de documents explicatifs présentés sur Internet, les jeunes analysent et notent pendant tout le mois de mars une quarantaine de projets finalistes en lice pour un Prix d'excellence en architecture 2009. En se basant sur une série de critères qu'ils ont eux-mêmes définis, les enfants notent par exemple l'originalité du bâtiment, son esthétisme, son respect de l'environnement ou des normes d'accessibilité, etc.

Les jeunes délibèrent puis, par consensus ou à la majorité des voix, déterminent un projet gagnant. Le résultat est acheminé à l'Ordre des architectes. Il sera déterminant dans la sélection finale du Prix Vision Jeunesse attribué à un architecte et son client.

Depuis la rentrée scolaire 2008, une cinquantaine d'enfants du Québec vivent des expériences uniques et enrichissantes grâce à ce programme Jeunesse + Architecture. Il faudrait que ce mouvement grandisse et que la cinquantaine d'élèves passe à 100, puis à 1000, puis à...

L'architecture demeure le visage de toute civilisation: à quoi voulons-nous ressembler? En touchant simultanément des aspects sociaux, économiques, historiques, artistiques, écologiques, l'architecture nous définit pleinement en tant que société. La reléguer au dernier rang de la culture est une grave erreur qu'il serait temps de réparer... Il faut lui faire une place dans la vie de tous les jours, dans les médias.

Alors bravo au programme Jeunesse + Architecture et surtout bravo à ces jeunes qui s'impliquent à leur échelle pour bâtir un monde meilleur, plus conscient, plus sensible et surtout mieux préparé.

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Collaboratrice du Devoir

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