Fourrure - Harricana a une âme: Mariouche Gagné

«J’en ai pour 2000 ans à faire de la fourrure recyclée! En Allemagne, en Russie, ils veulent tous me donner leurs manteaux!»
Photo: Jacques Grenier «J’en ai pour 2000 ans à faire de la fourrure recyclée! En Allemagne, en Russie, ils veulent tous me donner leurs manteaux!»

Les couturiers fignolent les détails de leur défilé alors que s'amorcera lundi la Semaine de la mode. Harricana sera présente. «La fourrure de nos mères» est-elle éternelle? Conversation avec Mariouche Gagné, l'instigatrice et l'âme de la marque.

Le Devoir. Que présenterez-vous, mercredi prochain, à la Semaine de la mode?

Mariouche Gagné. Notre nouvelle collection est citadine et techno, blanche, grise, noire et bleue — le raton laveur qui a jauni, teint en bleu, devient d'un profond bleu-noir superbe. La fourrure est géniale car elle protège les sacs d'ordinateur et les iPod. On aura aussi nos classiques: les canadiennes et le chapeau aviateur.

Une canadienne... Incarnez-vous le Canada à l'étranger?

Nos clients japonais nous demandent souvent: «Authentic Canadian?» On est un emblème et on a joué là-dessus avec Armand Vaillancourt qui, à 77 ans, est notre homme et Franco Nuovo qui, de profil, a l'air d'un chef amérindien! Le rêve des grands espaces canadiens, c'est nous!

Ce qui est tout neuf dans votre vie, c'est votre rôle de mentor pour l'émission de télé-réalité s'inspirant de Project Runway, qui sera diffusée à la fin d'avril. Quel est votre message aux jeunes designers?

Soyez à la fois à l'écoute de votre créativité et des clients. On est souvent plus à l'écoute de tout cela quand on est dans notre atelier... Les gagnants recevront 100 000 $ pour faire une collection: ça peut disparaître en deux mois! Depuis 14 ans, j'ai vu à quel point il est facile de faire sortir l'argent, mais moins d'en faire rentrer... Il faut être un très bon créatif, mais c'est seulement une étape.

Vous, vous êtes passée par toutes les étapes...

J'ai démarré à 23 ans. Comme je ne viens pas d'une famille où l'on parle affaires à table, je n'ai pas pu apprendre des erreurs de mon père. J'ai perdu des centaines de milliers de dollars à cause d'erreurs! Maintenant, je participe au Groupement des chefs d'entreprise du Québec; on est 8000 à se rencontrer tous les mois, on partage et on s'épaule.

Vous avez commencé à sentir la crise économique quand un commanditaire s'est retiré. Comment envisagez-vous la suite?

Ce sont les foulards de soie de ma collection d'été qui ont été décommandés. La crise, dans mon groupe d'entrepreneurs, on l'a sentie il y a deux ans, en Europe. Ce n'est pas une surprise. On a réajusté les effectifs, diminué les dépenses, dessiné notre collection en fonction de ça, avec des produits moins chers, des pièces coup-de-coeur. Nos clients réagissent très bien et, par rapport à janvier de l'an dernier, on a eu en janvier, cette année, 11 % d'augmentation à Montréal et 75 % à Québec.

Le discours ambiant est donc gonflé?

Tous mes amis ont fait leur meilleure année en ce qui a trait aux profits! On est des PME, on relève nos manches, on apprend à être plus performants. Ce sont les très grosses entreprises qui encaissent le coup. Chez Harricana, on fait de la récupération, et ce côté-là est porteur: 50 % de mon chiffre d'affaires provient du sur-mesure, et ça coûte moitié moins cher pour les clients.

Est-ce que ça vous assure un avenir? Un jour, les «manteaux de nos mères» auront atteint leurs limites, non?

J'ai commencé à recycler d'autres matières, comme les robes de mariée, les cachemires, et je fais des foulards de soie avec les doublures des manteaux... Mais j'en ai pour 2000 ans à faire de la fourrure recyclée! On en est à 60 000 manteaux recyclés et je suis loin d'avoir vu la fin. En Allemagne, en Russie, ils veulent tous me donner leurs manteaux! On achète maintenant des lots, on fait des journées portes ouvertes pour les types de fourrure qui nous manquent. On a constamment besoin de loup, de raton laveur, de castor. Les gens peuvent laisser leur nom sur une liste, mettre leur manteau sur eBay, etc.

La fourrure est présentement un élément fort en mode malgré la contestation écologique. Quel est votre point de vue là-dessus?

La contestation, c'est de l'ignorance! Quand on regarde un peu plus loin, on voit qu'il y a des animaux partout, jusque dans la voiture. J'ai hâte de faire l'empreinte écologique d'un produit de fourrure: c'est plus écolo qu'un vêtement de coton, qui est terrible pour l'environnement... L'industrie alimentaire jette la moitié de ce qu'elle produit! Un élevage de visons est infiniment plus écologique qu'un élevage de vaches, et la fourrure dure 200 ans. On peut mettre nos valeurs dans des produits biodégradables, procurant de bonnes conditions de travail, même à l'étranger, car en achetant un produit, on aide parfois des entreprises qui peuvent être affreuses... La fourrure est plus écologique.

Dans le contexte manufacturier actuel, comment pourrait-on améliorer la situation des couturiers québécois?

On gagnerait à associer des détaillants à des couturiers. On verrait l'effet H&M: Simons l'a fait avec Philippe Dubuc et ç'a bien marché. Il y a beaucoup de femmes qui aimeraient acheter du Marie Saint Pierre pour Jacob! C'est un filon qu'on pourrait explorer pour aider la mode et les marques d'ici.

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