Programmes d'aide aux tournées - Les diffuseurs étrangers se plaignent à Harper

La compagnie de Robert Lepage, Ex Machina, dont 80 % des revenus proviennent de l’étranger, fait partie des compagnies acclamées à l’étranger qui vont écoper de l’abolition des programmes d’aide à la tournée.
Photo: Clément Allard La compagnie de Robert Lepage, Ex Machina, dont 80 % des revenus proviennent de l’étranger, fait partie des compagnies acclamées à l’étranger qui vont écoper de l’abolition des programmes d’aide à la tournée.

Les diffuseurs étrangers se mobilisent pour décrier l'abolition des programmes d'aide aux tournées par le gouvernement conservateur. «Une décision brutale et sans grandes nuances», affirment même certains.

Du Japon au Royaume-Uni, pas moins de 23 diffuseurs de 17 pays viennent de presser par lettre le premier ministre, Stephen Harper, de rétablir le soutien au rayonnement international des artistes canadiens.

Selon plusieurs de ces diffuseurs contactés hier, les déboires vécus par la troupe de danse La La La Human Steps (LLLHS) ne sont que l'amorce de ce qui attend les compagnies canadiennes si Ottawa ne revoit pas sa décision d'abolir les programmes d'aide aux tournées.

Hier, Le Devoir rapportait le cas de la célèbre troupe de danse d'Édouard Lock (LLLHS), dont la tournée en Italie vient d'être sauvée in extremis par la générosité d'un diffuseur italien. À court de subventions, la compagnie de danse a dû fragiliser ses finances pour respecter ses engagements.

Selon Fernand Houdart, directeur de la Maison de la Culture d'Arlon en Belgique, qui a accueilli cinq créations canadiennes au cours de la dernière année, la politique du gouvernement canadien est «une décision brutale et qui est faite sans grandes nuances».

Après avoir invité avec succès le cirque Éloize, le collectif Les 7 doigts de la main ainsi que la diva montréalaise du blues et du jazz, Dawn Tyler Watson, M. Houdart déplore la menace qui plane sur les tournées futures des artistes québécois et canadiens. «Les artistes belges qui vont au Canada sont aidés par le gouvernement belge, c'est normal. Si on nous demande de prendre en charge les frais des artistes canadiens, il y a de fortes chances que nous ne puissions continuer à les accueillir», a-t-il insisté.

Mêmes échos au Royaume-Uni. «Les compagnies canadiennes réclament déjà des cachets plus élevés parce qu'elles viennent de loin. S'il n'y a plus d'aide du gouvernement, on va devoir se tourner vers des compagnies européennes. Ce serait très regrettable», a expliqué au Devoir Sybil Crouch, directrice des services culturels du Taliesin Arts Center de Swansea University, au pays de Galles.

Sybil Crouch est pourtant une mordue des créations canadiennes. À titre de présidente du Conseil des arts du pays de Galles, elle a signé en 1998 un «concordat» entre sa province et celle du Québec pour favoriser les échanges culturels entre les deux régions. «Nos relations avec le Québec durent depuis 10 ans. Notre public a été impressionné par la qualité fantastique du travail de compagnies comme Marie Chouinard, Les Deux Mondes, et Cas public, et cela a contribué à une opinion très favorable à l'égard du Canada», souligne-t-elle dans la lettre adressée à Stephen Harper, dont Le Devoir a obtenu copie. La lettre presse urgemment le premier ministre de rétablir les programmes abolis.

Coproductions en péril

Sybil Crouch est d'autant plus consternée que son organisation a recueilli en 2005 plus de 500 000 $ pour coproduire A Chair in Love, un opéra moderne du compositeur gallois John Metcalfe, créé à partir d'un livret de Larry Tremblay. Cette co-production a été présentée depuis au Québec, au pays de Galles, en Russie, puis invitée au Buxton Opera Festival du Royaume-Uni en juillet 2008.

«Nous avons amassé plus de 200 000 livres pour présenter cet opéra une première fois, puis 150 000 pour sa venue au festival de Buxton. Nous avons investi dans des relations à long terme avec le Québec», déplore Mme Crouch. Pourquoi le Canada lésinerait à investir «de la petite monnaie» pour payer les frais de transport d'artistes canadiens «dont ils devraient être fiers?» soulève-t-elle.

Yuko Karuda, coordonnateur du Musée d'art contemporain de Kanazawa au Japon, qui vient de présenter avec succès Victoria de Dulcinée Langfelder, écrit lui aussi «que les créations canadiennes sont particulièrement appréciées de notre public. Il serait extrêmement dommage que nous ne puissions plus les présenter». Mêmes constats de la part de Jozsef Kardos, directeur du Sziget Festival de Budapest. «Si le gouvernement canadien n'aide plus les compagnies à payer les billets d'avion nous craignons ne plus pouvoir inviter de compagnies canadiennes à l'avenir», dixit la lettre adressée au premier ministre.

Silence de Harper

Mais ces inquiétudes n'ont pas trouvé d'écho au cabinet du premier ministre, qui n'a même pas daigné accuser réception de ces lettres.

À la Chambre des communes, le ministre du Patrimoine canadien, James Moore, a de nouveau été interrogé sur l'impact désastreux de ces compressions sur les artistes canadiens, notamment sur la troupe La La La Human Steps. Immuable, le ministre Moore a rétorqué que le degré d'inefficacité des programmes abolis n'était «pas tolérable pour les contribuables canadiens. Nous soutenons nos artistes, mais nous ne soutenons pas le gaspillage», a-t-il dit.

Lundi, un avis de motion a été adopté à huis clos par le comité des Communes sur le patrimoine pour tenter de forcer la main au gouvernement Harper. La motion réclame le dévoilement public, dès le 6 mars, de toutes les analyses, des rapports et des données ayant motivé l'abolition des programmes d'aide au rayonnement à l'étranger.

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