La création remodelée

Vaisseau de croisière Maned Cloud, Jean-Marie Massaud, designer industriel et d’environnement.
Photo: Vaisseau de croisière Maned Cloud, Jean-Marie Massaud, designer industriel et d’environnement.

Nos sociétés évoluent constamment, mais depuis ces dernières années, on sent que le rythme de la mutation s'accélère, notamment avec l'arrivée massive de nouvelles technologies, l'évidence d'une crise écologique, énergétique, économique, et bien d'autres phénomènes encore, qui déteignent largement sur nos modes de vie. Face à ces changements, une nouvelle génération de designers s'intéresse à la façon de composer des objets pour intégrer ces paramètres complexes à notre quotidien. Avec intelligence, humour, poésie, ils réinventent le design sur fond d'univers technologique en créant des objets plus intuitifs, centrés sur l'humain et ses émotions.

La France possède un merveilleux outil de valorisation et de promotion du design: le VIA, pour Valorisation de l'innovation dans l'ameublement, un organisme financé par l'industrie du design qui soutient et encourage la création française dans le secteur du design appliqué au cadre de vie.

Son programme d'action s'adresse à l'ensemble de la profession: groupes industriels, petites et moyennes entreprises, artisans, éditeurs, distributeurs, métiers de la création, ainsi qu'au grand public (programme d'expositions) et aux secteurs d'activité proches: création contemporaine, art, mode.

Grâce à l'attribution de bourses de recherche et au financement de prototypes (programme Carte blanche), le VIA permet à des designers émergents d'être vite repérés par les industriels, les éditeurs et les distributeurs. Ces Cartes blanches sont l'occasion pour les créateurs de talent de s'arrêter, de réfléchir et de pousser la recherche en design en créant des prototypes sans aucune contrainte de production ni pression financière.

Les enjeux

L'exposition Paris/Design en mutation, présentée au Centre de design de l'UQAM à Montréal, expose une partie de ces résultats incroyables, des objets inédits qui sont à la croisée de la technologie, des sciences, de l'art et de la culture.

À partir de la question des mutations qui est le fil conducteur, l'exposition présente le travail de 11 designers ou collectifs, précurseurs et chefs de file des différents courants de la nouvelle génération du design parisien.

En témoignant des transformations de la commande, de la pratique, de la production et des recherches, chaque designer aborde une thématique différente, démontre le caractère changeant de l'environnement et les enjeux majeurs du design d'aujourd'hui. «Les designers proposent des objets et des pratiques qui provoquent et répondent à des situations nouvelles. Ils imaginent des modes d'interaction différents qui dessinent des représentations compréhensibles permises par les technologies», explique Michel Bouisson, commissaire de l'exposition.

Certes, le rôle du design n'a pas fondamentalement changé puisqu'il consiste encore à améliorer et à embellir nos cadres de vie. En revanche, ce sont les paramètres autour du design qui bougent vite, et la nouvelle génération de designers doit s'interroger et se positionner pour résoudre un certain nombre d'enjeux liés à l'invasion des technologies, mais aussi à la pollution, au manque de ressources et d'argent, à la mondialisation, etc. Doit-on revenir à un design de proximité? Rétablir une connexion forte entre le créateur (sa création) et l'usager? La réponse qui apparaît en regardant la plupart des prototypes exposés est oui.

Dépasser le stade «écran»

Parmi le travail des 11 créateurs parisiens présenté à l'exposition, il y a le projet Interface(s), du designer Jean-Louis Fréchin, qui propose un métissage des nouvelles technologies avec des objets courants de la maison pour créer ce qu'il appelle «l'Internet des objets». À travers une série de créations ludiques, le designer cherche à réintégrer le facteur humain au coeur des technologies nouvelles. Par exemple, l'étagère WaSnake, configurable selon l'espace et l'inspiration, diffuse de l'information ou des messages lumineux envoyés ou créés par l'homme.

À ses cotés se trouve le lustre WaNetlight composé de 25 chandelles en verre soufflé et d'un maillage en 3D de LEDS pilotées individuellement à l'aide d'un émetteur à radio-fréquence et de capteurs. Ce prototype, qui redéfinit le fameux lustre en cristal à la française, constitue un bel exemple d'objet-écran tridimensionnel lumineux capable d'intégrer un progrès technologique à un usage courant, tout en se plaçant à la croisée de l'art et du design.

Dans le même esprit, il y a la porte-écran WaDoor en papier électroluminescent pilotée par un logiciel qui fait apparaître des informations et des motifs sur la surface. Au moyen de ces prototypes uniques, le designer Jean-Louis Fréchin questionne le rôle des réseaux et des logiciels dans notre intérieur. Ses créations dépassent le stade d'objet-écran pour devenir des acteurs de notre vie de tous les jours: «Nous vivons la même situation que le Bauhaus à la fin de la Révolution industrielle, au XXe siècle, dit-il. Il est nécessaire d'inventer l'esthétique des technologies d'aujourd'hui pour les humaniser. Ce n'est pas une fascination, mais un enjeu. Il est également important de spécifier culturellement ces technologies. Le numérique est l'élément et la cause du nouveau monde industriel, c'est donc l'enjeu du design du XXIe siècle.»

Le corps et la technique

Dans une autre section de l'exposition, on découvre le travail de deux designers très intéressants: Mathieu Lehaneur et François Brument. Le premier crée des objets destinés à provoquer une dynamique des modifications dans l'habitat. Par exemple, avec Bel-Air, un système de filtration de l'air par les plantes, Mathieu Lehaneur invente un objet vivant capable de résoudre une problématique bien réelle: la pollution de l'air vicié dans nos maisons.

Ce prototype, qu'il a développé en collaboration avec David Edwards de l'Université Harvard, sera d'ailleurs édité prochainement sous le nom d'Andréa. L'objet se compose d'un ventilateur, d'une bulle en pyrex et en aluminium et de plantes aux propriétés filtrantes. «Le corps et son environnement immédiat forment un tout où prennent place une multitude d'échanges thermiques, gazeux, sonores. Mon travail de design repose en partie sur l'exploration de ces échanges et touche des disciplines qui sont traditionnellement écartées du design», explique Mathieu Lehanneur.

Le résultat est une série de prototypes au style à la fois organique et futuriste, des objets déroutants, intrigants, mais aussi familiers... On est à cheval entre les univers de la culture, de l'industrie et des sciences, face à un design qui remet en question le monde dans lequel nous vivons.

Dans un tout autre ordre d'idée, les créations de François Brument questionnent également la position du designer dans le monde d'aujourd'hui: «La création industrielle est exposée à des changements importants puisque le numérique est présent dans chacune des phases de conception, de fabrication et de diffusion des objets. Mon travail cherche à redonner une position centrale à l'homme dans cette chaîne technologique», explique-t-il.

Son projet, Vase #44, exposé au Centre de design, propose une série de vases dont la forme est engendrée par le son de la voix. Comme un sculpteur, l'utilisateur prête forme à un vase au moyen des fréquences sonores de sa voix qui, grâce à un logiciel, se traduit par un changement instantané de l'enveloppe formelle du modèle 3D du vase. Il s'agit alors de jouer avec des intonations, de créer des rythmes, afin de façonner un modèle unique.

Au terme de l'exposition, il apparaît que le designer, dans sa pratique, devient plus responsable et souhaite intervenir de façon plus intelligente dans la société de consommation. Les objets-prototypes présentés sont là pour répondre à des besoins justifiés et ciblés, non pour en faire naître de nouveaux. L'ensemble des créateurs ne proposent pas une réponse unique mais un système de propositions, ce qui démontre bien que le design contemporain est le produit de notre monde en mutation autant qu'il en est partie prenante.

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Collaboratrice du Devoir

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- Commissaire de l'exposition: Michel Bouisson, VIA (Paris).

- Signature visuelle: Ruedi Baur composée en caractère Eiffel d'André Baldinger.

- Scénographie: Georges Labrecque, Centre de design de l'UQAM.

- À consulter: www.centrededesign.uqam.ca, www.via.fr.

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