Une vie au musée

Pierre Théberge n’a cessé de relever les défis qui se sont présentés tout au long de sa carrière. Photo: MBAC
Photo: Pierre Théberge n’a cessé de relever les défis qui se sont présentés tout au long de sa carrière. Photo: MBAC

C'est en 1966, après des études en histoire de l'art à l'Université de Montréal, que Pierre Théberge obtient son premier emploi à la Galerie nationale du Canada. «J'avais visité le musée, alors situé rue Elgin, et je l'avais trouvé un peu vieillot par rapport à ce qui se faisait à l'époque aux États-Unis.

Je sais que c'est une comparaison odieuse, mais c'était la vérité. J'ai tout de même décidé de poser ma candidature pour un poste de conservateur adjoint de l'art canadien et, à ma grande surprise, je l'ai obtenu. Très rapidement, mon patron m'a proposé de visiter les artistes dans leurs ateliers et de suggérer des acquisitions au musée. À l'époque, j'étais particulièrement intéressé par le travail des plasticiens, les Molinari, Tousignant, Hurtubise et toute cette génération-là. Ce fut une expérience très formatrice: j'ai appris à regarder et à former mon propre jugement. J'entrais dans les ateliers sans rien connaître, sans lignes directrices, et il fallait que je définisse ce qui m'intéressait et comment je comprenais les oeuvres. Mais le plus terrifiant, c'est qu'il fallait ensuite que je revienne à la Galerie nationale et que je convainque mes supérieurs. Puisque c'étaient de jeunes artistes, qui expérimentaient de nouvelles méthodes, il y avait naturellement un décalage, un fossé des générations, et c'était à moi d'expliquer pourquoi nous devions acquérir leurs oeuvres. Aujourd'hui, lorsque les jeunes conservateurs viennent me présenter des oeuvres nouvelles et que je me sens un peu dépassé, je me rappelle cette époque-là...»

En 1979, Jean Leduc est nommé directeur du Musée des beaux-arts de Montréal, dont les finances et le rayonnement sont plutôt mal en point. Il offre à Pierre Théberge, alors conservateur de l'art canadien contemporain à la Galerie nationale, le poste de conservateur en chef au musée montréalais. Le défi est intéressant... «Ma première idée a été qu'il fallait attirer les enfants au musée. En attirant les enfants, on attirerait aussi les parents. C'est dans cette optique que nous avons organisé l'exposition Tintin [Le Musée imaginaire de Tintin, 1980]; c'était la première fois que le Musée des beaux-arts s'intéressait à la culture populaire, et le succès a été phénoménal. Une fois partis sur cette lancée, il fallait continuer...»

Après Tintin, ce fut donc au tour du cinéma d'animation (L'Art du cinéma d'animation, 1982), de Léonard de Vinci (Léonard de Vinci, ingénieur et architecte, 1987), de Snoopy (Snoopy entre au Musée, 1992) et même de l'automobile (Beauté mobile: un siècle de chefs-d'oeuvre automobiles, 1995) de faire leur entrée au Musée des beaux-arts de Montréal. Le milieu académique crie au scandale! «Ils avaient l'impression que je les avais trahis puisque j'exposais des voitures au lieu d'exposer leurs oeuvres. Mais ces voitures étaient aussi intéressantes que d'autres oeuvres en terme de design... C'était risqué, mais ces expositions ont transformé l'image du Musée aux yeux du grand public. Il fallait attirer des publics différents, et ce type d'exposition nous a permis de le faire.» Outre ces expériences d'un genre tout à fait nouveau, Pierre Théberge et son équipe attirent les foules avec des expositions plus conventionnelles: Pablo Picasso: rencontre à Montréal (1985), Marc Chagall (1989), Salvador Dali (1990), Les années 20: l'âge des métropoles (1991). Avec les visiteurs, l'argent afflue au musée, qui double sa superficie avec l'ajout du pavillon Jean-Noël Desmarais en 1991.

Toujours avide de nouveaux défis, Pierre Théberge postule deux fois pour être directeur du nouveau Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) avant d'obtenir le poste en 1998. Il revient à Ottawa avec une vision pancanadienne du rôle que doit jouer le navire amiral des musées canadiens. «Il fallait que le Musée des beaux-arts du Canada soit plus présent à la grandeur du pays et faire en sorte que nos collègues des autres musées ne se sentent pas inférieurs à nous. La collection du Musée des beaux-arts du Canada appartient à tous les Canadiens. Nous avons donc ouvert les portes à des collaborations et à des échanges qui fonctionnent très bien, comme le projet de l'Espace Shawinigan, qui nous a permis de mettre en valeur un espace exceptionnel. J'aurais aimé qu'il y ait d'autres projets du même genre, à Halifax par exemple...»

Parmi les réalisations du MBAC ces dernières années, Pierre Théberge est particulièrement fier de l'intégration des oeuvres autochtones à la collection canadienne. «Ça a changé complètement notre point de vue sur l'histoire de l'art canadien. C'est une véritable révolution. Je suis très reconnaissant aux conservateurs qui ont proposé et appuyé ce projet et je pense que c'est une préoccupation qui va continuer à grandir au musée.» Il est aussi très heureux que le Musée ait fait l'acquisition de Maman, la sculpture d'araignée monumentale de Louise Bourgeois qui est devenue un point de référence incontournable à Ottawa. «C'est une oeuvre très importante dans l'art contemporain et d'avoir pu la faire venir ici, c'est un véritable coup de force. Placée comme elle l'est, sur la grande place devant le musée, elle prend tout son sens et s'intègre magnifiquement à l'architecture qui l'entoure.»

Les 11 années de Pierre Théberge à la direction du MBAC n'ont pas été dénuées de controverses. Ses dépenses, sa succession et même la présence de ses chiens dans les murs du musée ont été abondamment commentées dans les médias. «Quand on occupe un poste important, il faut être capable d'accepter les commentaires négatifs aussi bien que les commentaires positifs. Personnellement, j'ai trouvé que certaines critiques étaient exagérées, mais, au fond, si on est prêt à recevoir les louanges, il faut aussi être prêt à recevoir les critiques. Et puis, j'aime bien me battre pour mes idées... Je n'ai pas de regrets. Mon seul regret, c'est de n'avoir qu'une seule vie.»

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Collaboratrice du Devoir