Quand Casse-Noisette va mal, tout va mal

Des danseurs du Royal Ballet répètent leur version du Casse-Noisette de Tchaïkovski présentée depuis la mi-décembre au Royal Opera House de Covent Garden, à Londres. Contrairement à ce qui se passe dans certaines grandes villes des États-Unis, l
Photo: Agence Reuters Des danseurs du Royal Ballet répètent leur version du Casse-Noisette de Tchaïkovski présentée depuis la mi-décembre au Royal Opera House de Covent Garden, à Londres. Contrairement à ce qui se passe dans certaines grandes villes des États-Unis, l

Des compagnies américaines jouent le célèbre ballet de Tchaïkovski devant des salles vides ou annulent carrément des représentations. L'édition, comme le marché de l'art, n'échappe plus au marasme. Même Broadway est frappé en plein coeur. Le secteur culturel québécois semble encore à l'abri de la crise, mais pour combien de temps encore?

Quand Casse-Noisette vacille, c'est que le marché de la culture risque de s'effondrer. Les productions du vieux ballet de Noël attirent les foules depuis des décennies, et seules de très grandes catastrophes (une guerre, un attentat...) ont eu la fâcheuse habitude de priver les salles de la danse des Mirlitons, du Trepak et de la Valse des fleurs.

D'où l'inquiétude devant les piètres résultats aux guichets enregistrés cette saison par les versions du Cincinnati Ballet (Ohio) et du Sacramento Ballet (Californie). La première compagnie a carrément annulé la représentation de vendredi prochain devant la perspective de l'offrir à un parterre vide à 90 %. La seconde n'a vendu que les deux tiers des billets pour toutes les représentations de fin d'année. La piètre performance du Nutcracker comme de l'ensemble des productions de l'automne met d'ailleurs la survie de la troupe californienne en péril.

Même le New York City Ballet a vu ses ventes de billets chuter d'environ 5 % en 2008 par rapport à 2007. D'autres s'en tirent en réduisant les frais de fonctionnement, comme le révélait le New York Times la semaine dernière. Pour diminuer le coût des billets de son propre Nutcracker, le Texas Ballet Theater de Dallas et Fort Worth utilise une partition enregistrée, une première en vingt ans.

Et ici? «Tout va bien, répond Alain Dancyger, directeur général des Grands Ballets canadiens de Montréal (GBCM). Les gens achètent peut-être leurs places un peu plus tardivement, mais ils finissent par les acheter.» L'objectif d'environ 42 000 billets devrait être atteint, ce qui situerait 2008 dans la moyenne, mais un peu en deçà de 2007, une année record. La production montréalaise de Casse-Noisette présentée depuis 1964 sur une chorégraphie de Fernand Nault demeure un des grands succès des GBCM.

D'ailleurs, par quelle lorgnette faut-il examiner les déboires du plus célèbre spectacle en chaussons? Faut-il même voir dans la diminution de l'intérêt pour Casse-Noisette une simple critique des productions vieillottes en odeur dix-neuviémiste? «Plusieurs facteurs esthétiques, commerciaux ou économiques peuvent expliquer le succès ou l'échec d'une production, dit alors le directeur Dancyger. La nôtre est une très belle version, et nos enquêtes révèlent que les gens viennent la revoir tous les trois ans, alors qu'ailleurs la norme oscille autour d'un cycle de retour des spectateurs tous les cinq ans.»

Il ajoute que les marchés américains et canadiens se révèlent finalement assez différents, ne serait-ce que par rapport aux prix des billets, plus élevés au Sud. «Les marchés sont différents, et les problèmes aussi. Mes collègues des États-Unis me parlent déjà de chutes de fréquentation de 30 ou 40 % au cours des derniers mois. L'impact de la crise se fait déjà beaucoup sentir là-bas.»

Broadway frappé en plein coeur

L'exception montréalaise n'empêche pas la règle américaine de se vérifier, encore une fois: quand Casse-Noisette va mal, c'est que tout va mal. Sur Broadway, l'hécatombe emportera bientôt un grand nombre de productions, une bonne douzaine de gros spectacles sur les quelque 35 au total. La liste des morts annoncées compte Young Frankenstein (à l'affiche depuis deux ans seulement), Spamalot (âgée de trois ans) et Hairspray (six ans d'affiche), mais aussi le très encensé Spring Awakening, qui a remporté le Tony du meilleur spectacle musical en 2007.

Le cycle de vie des spectacles new-yorkais se termine habituellement en début d'année. Seulement, cette fois, le retrait simultané s'avère un des plus importants des dernières décennies, en quantité comme en qualité.

Les spectacles de substitution prennent habituellement l'affiche au printemps, puis à l'automne et, de ce côté aussi, les signes vitaux laissent craindre le pire. Les producteurs auraient de la difficulté à trouver le financement pour lancer les propositions esthético-commerciales les plus risquées. Dans cette lutte darwinienne, seuls les spectacles déjà éprouvés, les reprises de mégasuccès, assurant des préventes de billets de plusieurs dizaines de millions de dollars, tiendront probablement la route d'ici deux ou trois ans. Mamma Mia! ou Lion King par exemple, ou encore retour de South Pacific au Lincoln Center.

Même Hollywood n'a plus le coeur à la fête. Des Golden Globes aux Oscars en passant par les Grammy Awards, les partys qui suivent les remises de trophées ont toujours permis de mesurer le faste d'Hollywood. Avec une économie en lambeaux, des suppressions d'emplois dans l'industrie du spectacle et la menace d'une grève du syndicat des acteurs, l'agence AFP révélait hier que l'heure est maintenant au serrage de ceinture, aux versions «diète» des soirées strass et paillettes.

L'édition américaine n'échappe pas non plus au marasme. Random House, le plus grand éditeur du monde a annoncé au début du mois des mesures pour réduire ses coût d'exploitation tandis que Simon & Schuster remerciait 35 personnes. Les compressions draconiennes ont été justifiées par la chute des ventes de livres. Le secteur pour adultes de la maison Houghton Mifflin Harcourt, qui s'occupe de Philip Roth et de José Saramago, entre autres stars, a décidé de geler la publication de nouveaux romans, point à la ligne.

Le marché de l'art fournit aussi d'innombrables signes d'essoufflement. Les prix tombent comme des pierres après deux décennies complètement surchauffées. Les experts prédisent la fermeture possible du tiers des galeries américaines d'ici la fin de la décennie.

Ce qui est bon pour GM...

Dans ce large contexte, le directeur Dancyger ne peut évidemment pas voir l'avenir en rose. Il note que les problèmes économiques vont assurément influer sur les revenus du secteur privé de sa compagnie, soit 1,8 million sur les 9,5 millions du budget total de l'an dernier. Il rappelle que les Grands Ballets ont en plus perdu 250 000 $ du fédéral pour l'aide aux tournées. «La situation s'annonce très difficile», dit le directeur général.

Les GBCM ne pataugent pas seuls dans ce bourbier. La Conférence internationale des arts de la scène (CINARS) révélait la semaine dernière que 327 tournées et 3395 représentations semblaient menacées par les compressions annoncées en août dernier, avant le début de la catastrophe financière.

Les investissements fédéraux promis dans le prochain budget corrigeront-ils la situation? Après tout, si Ottawa est maintenant prêt à éviter (ou à retarder) l'extinction des dinosaures de l'industrie automobile en leur fournissant quatre milliards de dollars, pourquoi ne trouverait-il pas 45 millions pour remettre en place des programmes éliminés cet été pour de strictes raisons idéologiques? Ce qui est bon pour GM n'est-il pas bon pour le TNM? Ce qui vaut pour Chrysler ne tient donc pas pour Clara et le Roi des rats?

«On ne demande même pas au gouvernement d'investir davantage, mais seulement de maintenir les subventions, explique Alain Dancyger. Dans le cas contraire, on pourra effectivement parler de deux poids, deux mesures.»

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