À qui sert l'Opéra de Montréal?

L'Opéra de Montréal tiendra ce dimanche à 14h son gala annuel. L'institution a fait la manchette cet automne, d'abord pour son spectaculaire redressement financier, puis à travers les diatribes du metteur en scène François Girard, considérant «anémique» et «dans un état navrant» la situation de l'opéra à Montréal. Qu'en est-il vraiment?

Pour cadrer le sujet, les ambitions et toute forme de débat, il est nécessaire de commencer par exposer une série de chiffres. Le budget de l'Opéra de Paris est de l'ordre de 250 millions de dollars. Quand son directeur, Gérard Mortier, a été engagé par le New York City Opera, il avait négocié de pouvoir tabler sur 70 millions de dollars et a démissionné, il y a un mois, parce que, en raison de la crise financière et du fait que l'argent public n'est pas la première source de financement en Amérique du Nord, le conseil d'administration n'avait pu lui garantir que 43 millions. La Canadian Opera Company (COC) de Toronto travaille avec plus de 30 millions, alors que le budget en cours de l'Opéra de Montréal est de 8,2 millions de dollars. Cinq productions sont à l'affiche cette saison. Le chiffre était de sept millions pour la saison écoulée, avec quatre productions.

Avant de crier au scandale, il faut savoir que la Canadian Opera Company ne fait pas la même chose avec ses sous que l'Opéra de Montréal. Elle a un orchestre propre et gère le lieu dans lequel elle se produit. Mais la disproportion reste grande.

Le cas Girard et le génie des autres

En couverture du Devoir, le 14 novembre dernier, à la suite de l'annulation de son spectacle Kurt Weill dans le cadre du festival Montréal en lumière, on lisait: «François Girard estime que ce nouvel échec illustre l'état "navrant" de l'opéra à Montréal, un art complètement sous-financé et "anémique".» Le metteur en scène met le doigt sur une vraie question: celle du sous-financement. Il n'évoque cependant pas d'autres plaies endémiques, comme la politique du saupoudrage financier, corollaire de l'absence de stratégie culturelle digne de ce nom. L'ancien directeur artistique, démissionnaire, Bernard Labadie, qui dit au Devoir «demeurer très solidaire des efforts de la compagnie», utilise la formule «Montréal n'a pas les moyens d'avoir une maison d'opéra à son niveau».

Mais arrêtons-nous à l'épisode Girard, très éclairant. Il est vrai que François Girard n'a pas de chance avec l'opéra à Montréal. Lors de la saison 2005-06, au sommet de la crise, alors que l'institution s'en allait vers un déficit d'exploitation d'un million de dollars ou plus, le conseil d'administration avait décidé de retirer une production de l'affiche. Aucune décision artistique là-dedans: le choix — comptable — s'est simplement porté sur la plus coûteuse: Îdipus Rex de Stravinski, mis en scène par François Girard.

De la récente mésaventure, sur le spectacle Kurt Weill importé de l'Opéra de Lyon, on a pu lire dans ces colonnes: «Girard est revenu à la charge pour présenter [à l'Opéra de Montréal] les projets du Vol de Lindberg et des Sept Péchés capitaux, de Bertold Brecht et Kurt Weill, déjà montés grâce au soutien de l'Opéra de Lyon. Il a essuyé un nouveau refus de l'OdeM. "L'Opéra de Montréal a essayé autant comme autant, mais ç'a planté faute de budgets."» La citation fait tomber des nues Michel Beaulac, directeur artistique de l'OdeM, qui n'a jamais vu passer cette proposition. Même son de cloche chez le directeur général, Pierre Dufour: «À moins d'avoir dormi et rêvé pendant plusieurs mois de suite, je n'ai jamais vu ce projet.»

François Girard a contacté Alain Simard, chez Spectra, d'où le projet Weill dans le cadre de Montréal en lumière. «Si Alain Simard m'en avait parlé, nous dit Alexandre Taillefer, président du conseil d'administration de l'OdeM, je lui aurais dit d'emblée qu'il se planterait.»

La raison de l'annulation de ce projet est qu'une subvention fédérale espérée n'est pas venue «On avait demandé 500 000 $ et on a obtenu 120 000 $», expliquait Spectra. On sait donc maintenant que le génie de François Girard vaut (au moins) quatre fois plus que le génie des autres.

Cohérence et bon père de famille

François Girard espérait donc 500 000 $ en subventions fédérales pour quatre spectacles ponctuels au théâtre Maisonneuve, alors que l'Opéra de Montréal reçoit 680 000 $ du fédéral pour un an d'activités et une «existence institutionnelle». Un an, ce sont 24 représentations. Alexandre Taillefer fait vite le calcul: «680 000 $ divisés par 24 équivaut à 30 000 $ par soir.»

Il n'en faut pas plus pour comprendre que les 120 000 $ proposés sont tout simplement dans l'ordre des choses. Il est évident qu'au niveau fédéral, une institution phare du pays se voit soutenue plus que les autres. Au chapitre des orchestres symphoniques, c'est l'OSM. Au chapitre de l'opéra, c'est la Canadian Opera Company. Point final. On peut le regretter. Mais pour l'heure, il n'y a pas à espérer mieux. Certains observateurs s'entendent d'ailleurs pour considérer que l'OdeM n'est même pas le numéro deux au pays et que cette place revient à l'Opéra de Vancouver.

En d'autres termes, l'Opéra de Montréal fait avec ce qu'il a. Entre 2004 et 2006, il a fait avec ce qu'il aurait aimé avoir. Cela a conduit à un trou de deux millions de dollars, spectaculairement résorbé en deux ans par une saignée dans les effectifs et une gestion de bon père de famille du nouveau directeur général, Pierre Dufour.

Mais aux déboires financiers de François Girard s'est greffée une remarque qualitative. «Girard croit que Montréal devrait suivre l'exemple de la Canadian Opera Company, qui a complètement renouvelé son auditoire à la fin des années 90 en invitant des artistes comme Robert Lepage et Atom Egoyan à créer des mises en scène modernes pour l'opéra.» Nous avions formulé la même chose de manière un peu différente dans notre compte rendu des Pêcheurs de perles (Le Devoir du 3 novembre) en écrivant: «Les spectacles cucul la praline, ça va un temps, mais ça lasse vite.»

L'Opéra de Montréal est d'un traditionalisme parfois pesant, alors que notre scène théâtrale est bouillonnante et que, justement, la relecture dramaturgique du répertoire lyrique est le grand courant des scènes européennes depuis vingt ans. C'est là un train que la COC ne manquera pas de prendre, maintenant qu'Alexander Neef, ancien adjoint de Mortier à Paris, en a pris la direction.

Mais le cadre financier (surtout pour un créateur, fût-il québécois, qui oeuvre la plupart du temps dans les théâtres subventionnés d'Europe) reste toujours intéressant à considérer. Pierre Dufour et Michel Beaulac tablent sur un coût de 1 à 1,1 million de dollars par production, ce qui, par représentation (il y en a cinq en général) fait 200 000 $. Pour donner un point de comparaison, La Damnation de Faust de Robert Lepage coûte au Metropolitan Opera un million de dollars par soirée, nous affirme Alexandre Taillefer. Il faut donc créer, mais avec des contraintes.

La règle n'est pas rigide. Pierre Dufour dit pouvoir se permettre une production un peu plus chère, s'il peut équilibrer par ailleurs. Ironie de la situation: la production de l'Îdipus Rex de François Girard, annulée il y a trois ans lorsque l'OdeM ne pouvait pas absorber son coût de 1,45 million, pourrait être reprogrammé dans le cadre de la santé financière nouvellement reconquise. «Qui sait? Je ne ferme pas la porte», dit Pierre Dufour à ce sujet.

Identité

À l'analyse, il apparaît que l'Opéra de Montréal a surtout un problème d'identité. Identité artistique et identité tout court. Quelle est sa place dans la vie artistique de la cité, devant un orchestre superstar et un bouillonnement théâtral reconnu par tous? Sur ce point, l'institution peine et n'a jamais pu retrouver la place qui était la sienne au sommet du règne de Bernard Uzan, son emblématique directeur.

«Nous avons un défi de commercialisation», remarque Alexandre Taillefer, conscient qu'il lui faut à la fois conquérir un nouveau public (ce qui est en bonne voie) et redevenir glamour aux yeux de l'élite montréalaise: «Il est très difficile d'élaborer une stratégie qui mise sur les deux tableaux», dit-il.

Pour Michel Beaulac, l'évolution dans les trois années à venir passe par le développement de partenariats avec les scènes européennes: «Le Québec peut être une terre d'accueil pour des compagnies européennes», souligne le directeur artistique, fier de la réussite de la collaboration de l'OdeM avec l'Opera Australia pour Lakmé et Madame Butterfly. Sous sa direction, il y aura chaque année un opéra français et un opéra jamais présenté à la compagnie.

Mais la marge de manoeuvre est faible car, pour rentrer dans ses frais, l'OdeM est lié à la salle Wilfrid-Pelletier et à ses 2800 places, qui ne peuvent pas accueillir tous les opéras du répertoire ni toutes les expérimentations théâtrales. Pour Bernard Labadie, cette contrainte est très symptomatique: «Il convient de s'interroger sur un modèle économique où, pour boucler la boucle avec un spectacle importé, il faut remplir à 90 % une salle de 2800 places!»

Alexandre Taillefer relève la «fierté des Torontois d'aller dans leur maison d'opéra» et rêve de ressusciter une «fierté montréalaise» envers son institution. Après le flop économique de La Fanciulla del West, opéra méconnu de Puccini, en début de saison, qui au lieu de susciter la curiosité a entraîné une défiance, remplissant la salle à 60 % (contre 81 % en moyenne la saison précédente), le moyen d'y arriver relève plus que jamais de la quadrature du cercle.

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LE GALA DE L'OPÉRA DE MONTRÉAL

À la salle Wilfrid-Pelletier, dimanche 9 décembre à 14h. Vingt chanteurs pour vingt-neuf airs et scènes célèbres du répertoire lyrique. Réservations: 514 842-2112.

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