Prix Georges-Émile-Lapalme - Que le code donne à la langue tous ses droits !

Paul-André Crépeau, Prix Georges-Émile-Lapalme
Photo: Paul-André Crépeau, Prix Georges-Émile-Lapalme

Père de la réforme du Code civil du Québec, Paul-André Crépeau a aussi collaboré à l'élaboration de ce qui allait devenir la Charte québécoise des droits et libertés de la personne, certainement deux des documents législatifs les plus importants de la province. Un travail colossal, réalisé par un véritable amoureux de la langue française, toujours soucieux de trouver le mot juste.

Qu'il y ait un souci de la langue là où il y a une rigueur de la pensée, voilà entre autres pourquoi on a attribué à Paul-André Crépeau le prix Georges-Émile-

Lapalme remis à une personne ayant contribué de façon exceptionnelle à la qualité et au rayonnement du français. Fait inusité: c'est le deuxième Prix du Québec accordé à Paul-André Crépeau. En 2002, il avait reçu le prix Léon-Gérin, qui s'adresse aux chercheurs oeuvrant dans une discipline des sciences humaines.

C'est sans oublier qu'il fut nommé compagnon de l'Ordre du Canada, en 1992, et commandeur de l'Ordre des arts et lettres en France, en 2004. En fait, les prix, mentions et distinctions de ce grand homme de droit occupent une pleine page de son curriculum vitae.

La réforme du Code civil

Pour mériter tous ces honneurs, la carrière de Paul-André Crépeau est évidemment extraordinaire. Son plus grand legs est certainement la réforme du Code civil québécois, projet risqué, audacieux, mais capital, qui l'a occupé pendant 12 ans, de 1965 à 1977. Pour comprendre l'importance du travail accompli, on doit se replonger dans le contexte de l'époque. «Le Code civil datait quand même de 1866. Beaucoup de choses se sont passées entre 1866 et 1960: l'industrialisation, l'urbanisation, le développement des technologies, des transports, etc. Il était complètement dépassé», se souvient M. Crépeau, professeur émérite de l'université McGill.

Il fallait donc réviser le Code civil pour qu'il réponde aux besoins de la société de la fin du XXe siècle, mais personne n'avait osé le faire. «C'est comme si on avait peur de toucher à cet héritage français de droit civil. On pensait que, en le modifiant, on allait détruire la civilisation française d'Amérique du Nord qui vivait entourée d'anglophones et de common law!», explique-t-il.

Paul-André Crépeau a toutefois accepté l'invitation du gouvernement du Québec de réformer le Code civil, mais à la condition de pouvoir le faire en s'entourant d'une solide équipe de juristes.

«C'est ainsi que, pendant 12 ans, plus de 150 juristes ont été réunis dans une cinquantaine de comités pour faire une véritable oeuvre de réflexion collective sur les différentes institutions du Code civil», indique M. Crépeau.

Un travail de fond devait être réalisé, mais aussi un travail de forme. Parce que la langue du Code civil original avait grandement besoin d'être réformée. «Elle était truffée d'anglicismes, de termes propres à la common law et d'expressions vieillies provenant du droit français. Il fallait épurer la langue juridique québécoise pour qu'elle reflète les réalités culturelles de la province et respecte les grands traits de la tradition française en matière de clarté, de concision et de cohérence.»

Ce qu'il fit. Ainsi, grâce au travail de Paul-André Crépeau, qui est d'ailleurs toujours président d'honneur de l'Académie internationale de droit comparé, la langue juridique québécoise a été grandement enrichie et a pu rayonner au-delà des frontières de la province. Ces années de dur labeur ont mené à l'adoption du nouveau Code civil du Québec, en 1991.

Naître dans le bilinguisme

Parfaitement bilingue, Paul-André Crépeau a aussi épuré la version anglaise du Code civil. Né à Gravelbourg, petite municipalité francophone de la Saskatchewan, d'une mère québécoise francophone et d'un père anglophone d'origine américaine, Paul-André Crépeau a toujours vécu dans le bilinguisme et sa carrière en a été fortement influencée.

«Avec mon père, je parlais anglais, et avec ma mère, qui était institutrice, je devais parler un français correct et surtout ne pas mélanger les deux langues!»

Après avoir obtenu un baccalauréat ès arts et une licence en philosophie, Paul-André Crépeau a décidé de suivre les traces de son père et de se lancer dans des études en droit.

«C'est une fois rendu à l'Université de Montréal que j'ai choisi de m'orienter vers le droit civil d'inspiration française. Ensuite, grâce à la bourse Rhodes, je suis allé étudier en Angleterre, à Oxford, où je me suis rendu compte à quel point notre droit civil avait subi une influence indue de la common law anglaise.»

Ce fut l'élément déclencheur. M. Crépeau savait désormais ce qu'il voulait faire de sa carrière: réhabiliter notre droit civil d'inspiration française. Après un doctorat achevé à Paris, où il compara le droit civil à la common law, il rentra au bercail en 1955 et commença à enseigner à l'Université de Montréal. Toutefois, lorsque l'université McGill vint lui proposer, en 1959, d'y enseigner le droit civil d'inspiration française, il sauta sur l'occasion.

«Pour moi, c'était un peu comme une mission de pouvoir y enseigner le droit civil d'inspiration française en langue anglaise de droit civil. J'ai aussi enseigné en français, dès 1967, lorsque la faculté de droit a commencé à dispenser les cours de première année de droit dans les deux langues», explique M. Crépeau en fouillant sa mémoire à toute épreuve, et ce, même s'il a vu 82 printemps.

Un homme et ses dictionnaires

Si la réforme du Code civil est certainement la plus grande réalisation de la carrière de Paul-André Crépeau, elle est suivie de près par le grand projet de dictionnaire et lexique bilingues portant sur quelque 10 000 termes de droit privé applicable au Québec.

«Lors des travaux sur la réforme du Code civil, je me suis aperçu de l'ampleur des problèmes jurilinguistiques, alors j'ai décidé de travailler sur un dictionnaire et un lexique. Il fallait vraiment redonner à notre droit civil la pureté de la langue civiliste, et ce, en français, comme en anglais, pour que les juristes francophones et anglophones puissent s'y référer», explique-t-il.

Or un dictionnaire est une oeuvre qui évolue. Paul-André Crépeau, pourtant retraité depuis 1995 se rend toujours à son bureau de l'université McGill chaque matin pour travailler à

la troisième édition de son dictionnaire.

«Mais, que voulez-vous? Je suis un passionné! Je dis souvent que je travaillerai jusqu'à ce que le crayon tombe.»

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Collaboratrice du Devoir