Danse - De la beauté du tremblé

La lumière s'ouvre, crue. Seuls deux corps imposent un rythme lourd. Un geste, un arrêt. Les chutes sont raides, les mouvements bruts, les atterrissages exagérés. La phrase est presque scandée et forme une séquence qui sera répétée inlassablement. Vagues. Châteaux de cartes humains qui se font et se défont. Jusqu'à créer la beauté. C'est Crépuscule des Océans, de Daniel Léveillé.

Arrêts raides, relances sans élan, les mouvements sont bruts, sans grâce et voulus comme tel. Léveillé demande au spectateur de s'abandonner à ce jeu de construction de la patience. Jusqu'à l'entrée en scène d'un premier corps nu. Et d'un deuxième. L'apparition semble trop soudaine. Et c'est là que Léveillé déploie sa finesse. Les danseurs demeurent immobiles, exposés. Sans musique. Le regard glisse sur les seins, les sexes, les tatouages. Tout ce qui est d'habitude caché. Le spectateur qui soupire de nervosité au septième rang sera laissé à son malaise. Mais pour les autres, magie. Zoom in sur la respiration, sur les côtes qui cherchent l'air, sur un coeur qu'on voit palpiter sous la peau. Une impression de plonger dans le détail et une occasion de scruter la naissance du mouvement. Ces tableaux nus deviennent les plus touchants.

Comme un anatomiste un peu cinglé, Léveillé livre tout du corps de ses danseurs. Et il les épuise. Les chevilles tremblent, les jambes n'arrivent plus au bout de leurs extensions. La beauté naît de l'obstination des interprètes à respecter la quasi impossible partition. Les éclairages de Jean Jauvin dévoilent plus qu'ils n'habillent. Les rares bulles d'humour deviennent des bouffées d'air, pour le public comme pour les interprètes. On respire. La tension de ce jeu de répétition lâche un peu. Avant de recommencer, de se réinstaller.

Il faut longtemps avant qu'un crépuscule n'adoucisse la lumière. Et longtemps avant que le rythme des mouvements ne varie et s'accélère. Présenté d'abord au Festival TransAmériques l'an dernier, le spectacle est exigeant. Il serait austère sans le magnifique contrepoint du piano de Beethoven et sans la générosité des interprètes qui dévoilent leur vulnérabilité physique. Mais l'équilibre est là, et Crépuscule des Océans vaut la peine d'être revu.

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Collaboratrice du Devoir

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Crépuscule des Océans

De Daniel Léveillé. À l'Agora de la Danse, du 12 au 15 novembre et le 20 novembre.
Avec Frédéric Boivin, Mathieu Campeau, Caroline Gravel, Justin Gionet, Ivana Milicevic, Emmanuel Proulx, Gaëtan Viau