Une activité pas comme les autres

Une partie de l’installation de Klaus Scherübel, Some More Notes, à la Fonderie Darling
Photo: Une partie de l’installation de Klaus Scherübel, Some More Notes, à la Fonderie Darling

L'art de ne rien faire pourrait, de prime abord, être le sujet de l'exposition de Klaus Scherübel à Quartier Éphémère. Il y présente la série, déjà remarquée en 2002 à Vox, Sans titre (L'Artiste au travail), le montrant en diverses situations d'attente et de réflexion. Qu'il soit penché sur un livre, en train de lire une étiquette de bouteille de vin ou pensif à l'orée d'un terrain de tennis, les trois images retenues de la série réitèrent cette idée d'inactivité que, par ailleurs, la légende souligne de manière contradictoire. Rien en effet n'est moins associé à ces activités que l'évocation du travail de l'artiste.

À voir les autres oeuvres qui complètent l'exposition, Klaus Scherübel semble critiquer les représentations mythologiques de l'artiste au travail, représentations dont les artistes eux-mêmes et l'histoire de l'art façonnent. À l'exact opposé des images de l'artiste se livrant physiquement à la réalisation de ses oeuvres, gage croit-on de l'authenticité et de l'originalité de sa production, Scherübel se débarrasse du «faire» proprement dit, préférant en cela l'héritage encore fécond d'un Marcel Duchamp, pour qui la matière grise devait triompher sur la «cuisine» de la peinture.

Redéfinitions

Aussi, ce qui est en cause, c'est moins l'absence de travail que la redéfinition de sa nature, une fois que ce travail se voit étendu à l'activité cognitive. D'où la multiplication et l'élargissement du lieu de travail de l'artiste, jadis identifié à l'atelier. C'est ainsi que la désignation «artiste au travail» dans une scène captée à la bibliothèque apparaît moins dénuée de sens.

Porte de studio I et Porte de studio II présentes dans l'exposition poursuivent aussi une réflexion dans cette veine. Il s'agit d'une porte commerciale en aluminium et en verre ainsi qu'une autre, grillagée, en métal galvanisé. Elles engagent et contrecarrent en même temps les mythes qui sont rattachés à l'atelier de l'artiste. D'abord, les portes mènent nulle part, elles se présentent tel le seuil infranchissable d'un lieu appelé à demeurer dans le secret. Ensuite, elles baignent dans la lumière, comme révélées par une aura mystérieuse. Toutefois, cette aura est artificielle et la facture des portes, nettement triviale.

En plus de désacraliser le lieu de travail, elles font référence à des figures de l'histoire de l'art, que ce soit à Joseph Beuys ou encore, les affects en moins, à Duchamp avec le Grand Verre et Fresh Widow. Cette dernière, attribuée à l'alter ego féminin et fictif de Marcel Duchamp, Rrose Sélavy, impliquait une déconstruction de la notion d'auteur en tant qu'unité insécable, enjeu qui

ne semble pas étranger au travail de Scherübel.

Si ces oeuvres invitent à repérer des références, c'est que le titre même de l'exposition carbure à cette logique. Some Mores Notes renvoie à un article de Robert Morris paru dans Art Forum en 1970. L'artiste américain y exposait ses idées sur le déplacement de la création artistique en dehors de l'atelier et du processus lui-même comme oeuvre, ce qui devait rapprocher, voire confondre, les moments d'exécution et de présentation.

Clins d'oeil divers

La dernière oeuvre de l'exposition confirme la fascination de Klaus Scherübel envers des artistes conceptuels des années 1960, eux qui attestaient déjà d'une certaine façon du legs duchampien. La vidéo Studio Work rejoue, en 2008 et dans le dénuement de l'atelier de Klaus Scherübel situé à la Fonderie Darling, une des oeuvres de Bruce Nauman réalisée à la fin des années 1960. Faute de moyens, l'artiste américain enregistrait sur film 16 mm des activités banales et répétées qu'il exécutait dans son atelier, explorant ainsi un nouveau mode de création détaché de la conception d'objets.

Scherübel complexifie l'expérience sur le plan temporel en départageant en deux moniteurs l'action. Il s'agit de l'artiste qui parle au cellulaire en marchant inlassablement sur un périmètre au sol marqué par du ruban. Cette référence à Nauman tombe sous le sens en regard des autres éléments de l'exposition. Certains verront peut-être avec moins d'évidence une allusion à l'anecdote savoureuse de Lásló Moholy-Nagy ayant, en 1922, commandé des tableaux par téléphone à une usine d'enseignes commerciales pour en évacuer la «touche personnelle».

La boucle de cette exposition ne serait pas bouclée sans un clin d'oeil de Scherübel à ses propres oeuvres. Studio Work donne aussi à voir Le Livre (aussi The Book et Das Buch), oeuvre en référence au projet éponyme imaginé par Stéphane Mallarmé. Le Livre devait être un ouvrage absolu totalisant le réel et qui, à cause de son caractère utopiste, n'aura jamais vu le jour. Scherübel lui a donné une existence avec une jaquette et un ISBN. Son contenu, lui, reste à combler.

Il revient ici au spectateur d'en pallier l'absence. Cette même invitation semble prévaloir devant les séduisantes projections dans le noir des images de L'Artiste au travail. Grandes, ces projections fournissent la principale source de lumière, captivent par leur présence somme toute éphémère. Quelle ironie d'avoir aligné les chaises devant elles pour les contempler alors qu'elles donnent à voir le spectacle d'un artiste apparemment livré à des activités ordinaires!

Klaus Scherübel fait de l'élaboration de sa figure d'artiste et de la mise en scène de son travail, ce qui est habituellement tenu pour être autour des oeuvres, le point nodal de cette exposition pointue, certes, mais finement montée.

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Collaboratrice du Devoir

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SOME MORE NOTES

Klaus Scherübel

Quartier Éphémère

(Fonderie Darling)

745, rue Ottawa, Montréal jusqu'au 7 décembre
1 commentaire
  • Celavi Rose - Inscrite 8 novembre 2008 16 h 31

    Bonjour de Rrose Selavy

    Je passais par ici, j'ai eu le plaisir de voir que nous avions un intérêt réciproque pour Marcel Duchamp, mon Maître, mon créateur. Merci pour ces clins d'oeil appuyés, je sais, le temps à passer, mais je l'aime encore.

    Rrose Selavy

    http://www.rosecelavi.com