Expositions - Warhol en quatre temps et beaucoup de notes

Andy Warhol à la Silver Factory avec différentes oeuvres en cours de réalisation, dont les estampes de la série Bananas et les Autoportraits peints.
Photo: Andy Warhol à la Silver Factory avec différentes oeuvres en cours de réalisation, dont les estampes de la série Bananas et les Autoportraits peints.

Encore Warhol, penseront certains. L'iconographie pop des oeuvres de l'artiste donne l'illusion de pouvoir les consommer rapidement, aussi vite peut-être que de servir une soupe en boîte. La familiarité des motifs, importés du monde de la culture de masse, la clarté des compositions, basée sur la répétition, encouragent une lecture immédiate des images que Warhol lui-même ne devait pas bouder. Pourtant, rien n'est moins évident que de résumer le travail de cet artiste majeur de la seconde moitié du XXe siècle, lui qui, véritable touche-à-tout, n'a pas que fait de la peinture et de la sérigraphie. Il a aussi pratiqué le cinéma, le dessin, l'illustration, la performance, la photographie, la sculpture, en plus d'être producteur de spectacles, d'une revue et de séries télévisées.

C'est ce caractère pluriel de la pratique de l'artiste que Warhol Live montre au Musée des beaux-arts de Montréal, mais à travers l'angle précis du rôle de la musique et de la danse dans son oeuvre. L'idée originale, avancée par le conservateur de l'art contemporain Stéphane Aquin, jette un éclairage inédit sur des aspects qui traversent de part en part l'oeuvre de l'artiste. Trop peu connues, les relations diverses que Warhol avait avec les domaines de la danse et de la musique s'incarnent dans les pans les plus accessibles de son oeuvre, la reproduction des icônes du cinéma et de la comédie musicale américaine par exemple, mais aussi les plus expérimentaux, ce qui donne à cette exposition son attrait indéniable.

Avec ses 640 oeuvres, objets et archives, grâce à la contribution de Matt Wrbican du Andy Warhol Museum à Pittsburgh, l'exposition, découpée en quatre thèmes, curieusement déclinés en anglais, «Tuning In», «Sound and Vision», «Producer» et «Fame», convie les visiteurs à un parcours chronologique ponctué de bandes musicales aux styles variés. Cette dimension sonore de l'exposition est l'apport d'Emma Lavigne, conservatrice au Centre Pompidou à Paris.

Le visiteur peut même entendre un rare enregistrement des Druds, groupe de musique resté obscure, dont a fait partie Warhol. Le fait était connu, révélant la brève expérience de chanteur de Warhol et sa collaboration avec, notamment, La Monte Young, pionnier de la musique minimaliste. La bande sonore, elle, n'avait jamais été sortie des cartons. Le caractère inédit donne une aura à l'enregistrement, qui s'avère plus amusant qu'autre chose, ce qui ne veut pas dire que l'exposition cède à l'anecdotique.

Spectacle multimédia

Par la musique, l'exposition reconstitue plutôt les atmosphères dans lesquelles pouvait baigner Warhol, traduisant ainsi un des effets recherchés dans son travail qui consistait à ruiner l'écart qui prévaut habituellement entre le spectateur et l'oeuvre. Ce décloisonnement, l'artiste l'avait aussi engendré entre les disciplines artistiques, et entre la culture de masse et les beaux-arts par le prélèvement de motifs dans le quotidien et par ses procédés de réalisation, comme la sérigraphie. Aussi, une des salles fait renaître, en plus gentil toutefois, la Factory, le célèbre atelier de Warhol que Billy Name avait décoré en argent. Lieu de fête et de création (cinéma, musique, etc.), l'exposition laisse entendre comment la vie et l'art s'y entremêlaient dans un flux continu.

La section consacrée au travail de Warhol en tant que producteur du groupe new-yorkais les Velvet Underground propose l'expérience la plus immersive de l'exposition. Une salle d'abord réunit des archives portant sur le groupe, photographies et affiches de spectacles, ainsi que les screen tests (long plan-séquence où le modèle fixe la caméra) réalisés avec les membres du groupe. L'aventure de l'Exploding Plastic Enevitable attend ensuite les visiteurs dans une salle qui met en scène lumière stroboscopique, projections de diapositives aux motifs abstraits, éclairage, projection de film et la musique du groupe, toutes les composantes en fait de ce spectacle multimédia promené par Warhol dans quelques villes américaines en 1965.

Aux côtés des très nombreuses oeuvres dont la porosité avec le monde de la musique se traduit en termes iconographiques, par exemple la salle consacrée à Mick Jagger où son image apparaît multipliée à l'envi et où Warhol célèbre en même temps les thèmes chers au rock, soit le sexe, l'esprit juvénile, la contestation, la mode vestimentaire et l'androgynie, d'autres oeuvres attestent d'une réciprocité plus sobre qui se vérifie sur le plan des moyens et des stratégies adoptées.

C'est le cas pour la salle où les rencontres de Warhol avec John Cage et Merce Cunningham sont évoquées, salle d'ailleurs plongée dans la musique minimaliste et répétitive de Terry Riley, ce qui en fait une des sections les plus captivantes. Des oeuvres majeures, comme les films expérimentaux Sleep (1963) et Empire (1964), sont ainsi rapprochées du mouvement Fluxus et de Cage dans leur capacité à saisir ce qui advient là, dans le bruit du monde, et dans leur structure temporelle. La répétition et la sérialité, des sons et des motifs visuels, sont identifiées aussi comme des procédures communes, explorées à peu près au même moment.

L'exposition présente souvent des solutions d'accrochage qui se démarquent, comme avec les Brillo Boxes (1964), qui s'enlignent sous des fluorescents, jouant la carte de l'ambiguïté entre la marchandise et la sculpture minimaliste, elle qui était fondée sur l'autoréférentialité. La mise en scène parfois dépouillée et élégante qui prévaut dans certaines salles tranche avec le dernier droit du parcours de l'exposition, traitant du Studio 54, discothèque fréquentée par Warhol. L'esprit s'avère plus clinquant, bruyant et racoleur, selon encore un rapport mimétique avec l'époque concernée.

Si cette portion s'oublie plus rapidement, il n'en est pas de même pour la salle intitulée «Jukebox», où deux parois de plexiglas donnent à voir les pochettes de disque illustrées par Warhol sur commande entre 1949 et 1987, dont les célèbres Velvet Underground & Nico (1967) et Sticky Fingers (1972) des Rolling Stones. En tout, c'est 51 pochettes qui sont révélées grâce au travail colossal du collectionneur Paul Maréchal, qui en signe également le catalogue raisonné, deuxième volume du magnifique coffret de l'exposition dont le format est justement celui du disque vinyle. C'est là une des contributions originales de l'exposition à la recherche sur l'oeuvre de Warhol, exposition qui saura aussi rallier un public connaissant moins certains travaux plus pointus de l'artiste.

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Collaboratrice du Devoir

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ANDY WARHOL LIVE

La musique et la danse dans l'oeuvre d'Andy Warhol

Musée des beaux-arts de Montréal

1379, rue Sherbrooke Ouest

Jusqu'au 18 janvier 2009