Poésie - Roger Des Roches et la mort de la mère

Il est de ces dates qui frappent, qui marquent la destinée. Roger Des Roches en fait le titre de son tout dernier recueil, en un seul bloc de lettres, comme pour accentuer l'opacité de l'événement, l'inséparable son de la mort qui s'en dégage. Dixhuitjuilletdeuxmillequatre, quand le destin s'engouffre et détruit, quand la mère meurt au-delà de toute entente.

«Je m'éveille je vois pauvre je me demande un poème», nous dit Des Roches qui trouve là manière de supporter l'avènement du gris qui enveloppe le jour et l'heure. Poème qui survit à l'évidence du néant. On pense au très beau recueil Pendant la mort de Denise Desautels; on sait un peu maintenant de quoi il retourne quand, dans l'oeil, la vie s'estompe, que, pantois, on reste comme hébété par une absence / présence irrésolue. Et Les Heures encore de Fernand Ouellette qui battent la chamade.

«Je l'avais laissée labile les ailes repliées », dit-il encore, «je l'avais laissée / muscles blancs muscles rouges le coeur. / Dans une fontaine de misère le coeur. / Sur des draps méchants le coeur. / Je lui avais dit : / " Maintenant, tu ne sais plus parler. / Tu as fait de moi l'unique témoin. / Tu m'as volé mon passé."» Ainsi, le fils, à l'abandon, dans la responsabilité d'être le vivant, le survivant.

Le livre est magnifique à tout point de vue et fait écho à ce recueil formidable qu'avait été L'Imagination laïque. On passe à travers ces vers parfois courts comme un cri, longs comme une poussée de fièvre, de la douleur d'être encore à l'étonnement abasourdi de n'être pas cette autre en-allée. Cet être-là qui continue à témoigner trouve la poésie des profondeurs qui sourd de cette misère de l'absente.

Ce recueil est une admirable traduction de ce qui, désemparé, vient aux lèvres et se murmure: «La douleur / monte de la fin vite du monde / du lit du minuscule / et brisée dans le lit que je ne comprendrai jamais. / Je suis une attaque vite du hasard. / Le temps va rouge et vite et parole. / Maman je suis une église.»

Se mêlent alors à ses mots de l'intime, les références judéo-chrétiennes, la présence du Dieu tout-puissant, le «papapère» qui guette, l'enfant dépourvu, l'histoire incarnée.

Ne lui reste que la peur: «Je suis devenu Rogerj'aitoujourspeur. / Ne regarde pas dans mes yeux. / Regarde dans un livre / qui est perdre qui est ma tête qui est moi. / Brisé, brisé.» Et c'est bien au livre que nous percevons le désarroi, l'infini attendrissement d'une âme en peine.

Mais la question se pose aussi du droit que le fils a d'utiliser la mort de la mère pour écrire un livre. Y a-t-il là une indécence qui oblitère l'amour dû, le simple respect? Mais cette seule confidence à elle seule s'impose: «Fils poème j'avalais le fils qui consent.» Le devoir d'auteur prend alors le dessus pour que la parole fasse advenir l'avenir.

«J'avais besoin de sa mort prochaine. / J'avais j'étais honte et amour.» Tout est là en ce livre magnifique. L'émotion prend le coeur, le charge de pensées douloureuses mais combien libératrices. Il faut qu'au centre des poèmes parfois les larmes soient des mots, simplement des mots: «J'étais Roger dans l'île de la douleur / qui dit nonnon / qui serait libre enfin.»

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Collaborateur du Devoir

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DIXHUITJUILLETDEUX-MILLEQUATRE

Roger Des Roches

Les Herbes rouges

Montréal, 2008, 56 pages