Cirque - Nebbia plonge le TNM au plus près du sublime

Quelle catastrophe! Quelle catastrophe c'eût été si le Théâtre du Nouveau Monde, Montréal et le pays tout entier n'avaient pas eu l'immense honneur et la joie infinie d'accueillir Nebbia, la nouvelle création du Cirque Éloize et du Teatro Sunil lancée jeudi soir. Les défenseurs des échanges culturels internationaux multiplient depuis quelques semaines les arguments contre la disparition du malingre programme d'aide aux tournées du gouvernement fédéral: 4,7 millions, une enveloppe moribonde depuis des années, avant l'ultime et récente euthanasie. En voici un de plus, un de taille.

Voici donc, en concentré, la plus imparable raison de soutenir les productions internationales et les rapprochements interculturels. Nebbia, une création helvético-québécoise mêlant des acrobates d'Amérique du Sud, des musiciennes européennes et des saltimbanques montréalais, une fantasmagorie dirigée par un clown italo-suisse assisté de quelques Madelinots, Nebbia, donc, qui compose rien de moins qu'un des sommets proposés ici, de mémoire de critique de cirque.

De cirque ou des arts de la scène? Une pierre blanche vient d'être déposée avec ce spectacle unique jouant aux frontières des disciplines, où les arts circassiens déploient leurs formidables capacités évocatrices autour du théâtre, de la musique ou du chant. Mieux: chacun des éléments de la production, les magnifiques costumes, la parfaite partition ou les éclairages chatoyants, s'imbrique parfaitement aux autres pour donner au grand tout spectaculaire une ampleur mirobolante. Ce show total, cette fine fleur de l'art doublée d'un divertissement jouissif et envoûtant touche au sublime, tout simplement.

L'argument demeure tout simple. Des villageois déjantés enchaînent les numéros et les tableaux dans le brouillard (nebbia, en italien) sous la gouverne truculente du formidable maître de cérémonie, Gonzalo Munoz Ferrer. Tout devient possible à travers ce glaucome déformant. Un ange tintinnabulant survole la scène dès la levée du rideau. Des assiettes chinoises dansent sur une forêt de bambou. Un homme caoutchouc se tord comme une serviette. Un fêlé du chaudron tend les bras pour saisir la lune ou le soleil, on ne sait plus.

Les tableaux vivants se succèdent et jettent le bonheur. La très riche expérience fait osciller du comique au tragique, du rire aux larmes, jusqu'au sentiment ultime d'une sorte de communion apaisante. Cette consolation artistique rappelle finalement tout ce pourquoi, à quelques kilomètres de là, à l'Espace Go, un autre théâtre de la ville, le même soir, la condamnée d'une apocalypse en cours, la Winnie du Oh les beaux jours, de Beckett, superbement incarnée par Andrée Lachapelle, regrette d'avoir à quitter ce monde de peines et cette vie de joies.

Le metteur en scène, Daniele Finzi Pasca, jongle encore plus et encore mieux avec les rouages éprouvés de sa mécanique poétique. Il sème les décrochages propices et les apartés déstabilisants, parfois jusqu'au clin d'oeil coquin, dans l'espiègle et polissonne tradition de la commedia dell'arte. Il ose de subtiles et savantes références visuelles. On pense à Francis Bacon dans l'inquiétant numéro de jonglerie et d'équilibre avec couteau sur un étal de boucher, devant des carcasses de porcs. On songe au Picasso des périodes rose et bleue, oscillant entre la mélancolie et l'allégresse, les inquiétudes existentielles et la félicité clownesque. On voit poindre Chagall, bien sûr, puisque, dans leur univers commun, les promises endimanchées dansent sur la tête de leurs beaux et forts amoureux qui les portent jusqu'au ciel.

Le ravissement enténébré de Nebbia arrive ici parfaitement poli par une cinquantaine de représentations préalables en Europe. Des supplémentaires sont déjà annoncées pour ce spectacle soutenu par des fonds publics et assuré d'une grande fortune pendant sa toute proche tournée mondiale...

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