Marie-Thérèse Fortin, Carole Fréchette et Olivier Kemeid en direct - Quarante ans de dialogues

Carole Fréchette, Marie-Thérèse Fortin et Olivier Kemeid, sous la marquise du Théâtre d’Aujourd’hui.
Photo: Jacques Grenier Carole Fréchette, Marie-Thérèse Fortin et Olivier Kemeid, sous la marquise du Théâtre d’Aujourd’hui.

Est-ce encore pertinent, 40 ans après la fondation du Théâtre d'Aujourd'hui, de disposer d'un théâtre qui se consacre exclusivement à la création et à la diffusion de textes dramatiques québécois? Pour en discuter, nous avons réuni Marie-Thérèse Fortin, comédienne et actuelle directrice artistique de cet établissement, ainsi que les dramaturges Carole Fréchette et Olivier Kemeid.

Avant d'entrer en interprétation à l'École nationale, à la fin des années soixante, Carole Fréchette se souvient d'avoir assisté à quelques spectacles entre les murs de ce qui s'appelait alors le Centre du Théâtre d'Aujourd'hui, rue Papineau. «En tant que spectatrice, ça représentait une prise de parole collective, dans une langue qui était la nôtre, qui était urbaine, c'était excitant», se rappelle-t-elle en évoquant les premières créations collectives réalisées par Jean-Claude Germain et sa troupe, le Théâtre du Même Nom. «Pendant longtemps, poursuit l'auteure du Collier d'Hélène, on a réussi à enfermer la dramaturgie québécoise dans des termes comme "discours identitaire", "langage populaire"... l'écriture de Michel Tremblay, au fond. Aujourd'hui, si notre dramaturgie est florissante, diversifiée et exportable, c'est parce que nous disposons d'endroits comme le Théâtre d'Aujourd'hui, où nos oeuvres vont à la rencontre du public.»

Préserver l'écoute

Marie-Thérèse Fortin, en poste depuis 2004, après avoir occupé les fonctions de directrice artistique au Théâtre du Trident à Québec durant sept ans, abonde dans le même sens. «Pour qu'un auteur se forme en tant qu'artiste et puisse faire progresser son écriture, il doit d'abord être monté. Une fois que l'auteur, les comédiens et les concepteurs ont fait leur travail, le soin revient au dernier acteur, soit le public, de valider la pertinence des territoires dramaturgiques abordés.» Si le comité de lecture du Théâtre d'Aujourd'hui reçoit chaque année une centaine de textes environ, les fonds disponibles ne permettent que de monter trois créations par année. Grâce à des coproducteurs et à la petite salle Jean-Claude-Germain, qui permet de diffuser le travail de jeunes compagnies, Marie-Thérèse Fortin arrive à programmer une douzaine de spectacles par saison.

«Depuis quelques années, on assiste à une recrudescence du nombre de jeunes troupes formées autour d'un auteur, par exemple Marcelle Dubois, Francis Monty, Frédéric Blanchette et Catherine-Anne Toupin», déclare Olivier Kemeid, qui a lui-même fondé la compagnie des Trois Tristes Tigres avec deux comparses, après sa sortie du programme d'écriture de l'École nationale. «C'est beaucoup plus difficile pour les dramaturges qui n'appartiennent à aucun réseau, et c'est là que la mission du Théâtre d'Aujourd'hui devient primordiale. Il faut préserver cette écoute car, selon moi, le renouveau constant de l'écriture théâtrale sera assuré notamment par des gens extérieurs au milieu.»

Lorsqu'un jeune auteur aborde Kemeid et lui demande des conseils, le directeur artistique d'Espace Libre depuis 2006 lui répond invariablement de se trouver un metteur en scène. «Au Québec, dit-il, en règle générale, ce ne sont pas les théâtres qui décident de monter tel ou tel dramaturge, ce sont les metteurs en scène.» Le Théâtre d'Aujourd'hui est l'un des seuls endroits où la direction artistique choisit d'abord le texte puis, en accord avec l'auteur, tente de dénicher celui ou celle qui orchestrera la mise au monde de l'objet dramatique. «C'est magnifique lorsqu'un metteur en scène éprouve le même désir, la même urgence de porter une parole à la scène que ceux qui animèrent l'auteur lors du processus d'écriture», souligne Carole Fréchette, qui ajoute en souriant que ces coups de foudre mutuels sont souvent aussi rares que les rencontres amoureuses...

Rendre justice à la parole

Le metteur en scène qui se voit confier la création d'un texte au Théâtre d'Aujourd'hui porte une lourde responsabilité: «Je dois parfois rappeler aux gens qu'ils ne sont pas ici pour briller en faisant l'étalage de leur talent, mais bien pour rendre justice à la parole de quelqu'un d'autre», confie Fortin. Si le nombre de metteurs en scène de création reste restreint (on pense par exemple à René Richard Cyr, Claude Poissant et Martin Faucher), la directrice artistique déclare n'avoir aucune difficulté à réunir des distributions chevronnées autour de textes d'auteurs débutants. Olivier Kemeid et Carole Fréchette corroborent cette affirmation: «On nous envie en Europe parce que les comédiens québécois sont avides de création, raconte Kemeid, et ce, notamment grâce à l'influence de grands metteurs en scène et pédagogues comme André Brassard ou Jean-Pierre Ronfard.» Fréchette ajoute: «Ici plus qu'en Europe, les acteurs trouveront dans la création un terrain pour s'exprimer, et ils le font toujours avec plaisir et générosité».

La situation du Théâtre d'Aujourd'hui reste paradoxale, selon Marie-Thérèse Fortin: «Nous sommes à la fois un théâtre de création et d'essai, avec la part de risques que cela comporte, mais nous sommes aussi devenus, avec le temps, une institution avec des abonnés, un lieu à animer et un devoir de pérennité.» Kemeid, qui a vu sa pièce intitulée Bacchanale être créée l'année dernière dans le théâtre qui loge rue Saint-Denis depuis 1991, soutient que c'est une consécration pour un jeune auteur de voir son texte monté sur la scène du TdA. «C'est sans doute plus vrai pour les écrivains de ta génération», lui rétorque Carole Fréchette, dont Baby Blues fut la dernière pièce présentée dans l'ancienne salle. «Le théâtre de la rue Papineau était très important, poursuit-elle, mais le déménagement ayant résulté des efforts de Michelle Rossignol [alors directrice artistique] pour doter le milieu d'une réelle maison de la dramaturgie a confirmé le statut d'institution du Théâtre d'Aujourd'hui; ça s'est construit au fil du temps, grâce au travail des différentes directions artistiques.»

Selon Olivier Kemeid, le mandat du Théâtre d'Aujourd'hui est à la fois simple et complexe: «Qu'entend-on exactement par "se consacrer exclusivement à la dramaturgie québécoise"? Je trouve très judicieux, précise-t-il, de présenter un mélange entre des oeuvres qui ont connu une petite diffusion ou qui apparaissent encore pertinentes aujourd'hui et des inédits.» Par exemple, le TdA présentera en janvier prochain une reprise de Provincetown Playhouse, juillet 1919, j'avais 19 ans, de Normand Chaurette, dans la mise en scène éclatée de Carole Nadeau. «C'est aussi comme ça que l'on constitue le répertoire québécois, souligne Marie-Thérèse Fortin, c'est-à-dire en testant sa pertinence, sa résonance sur le public d'aujourd'hui. En tant que directrice artistique, conclut-elle, je tente chaque année de dénicher des écritures qui auront encore quelque chose à dire aux Québécois et aux Québécoises dans dix, quinze ou vingt ans.»

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Collaborateur du Devoir

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