Mary Ellen Mark célèbre la chambre noire

Usman portant son fils, Jumbo Circus, Bombay, 1992, photo de Mary Ellen Mark
Photo: Usman portant son fils, Jumbo Circus, Bombay, 1992, photo de Mary Ellen Mark
Dans le calme mort d'une hacienda de Oaxaca transformée en centre vivant de la photographie, la réputée photographe new-yorkaise enseigne son art depuis des années à des étudiants admiratifs qui payent le prix fort pour venir travailler avec elle sous le soleil du Mexique. «Tout le monde connaît ce centre Manuel Alvarez Bravo à Oaxaca. Bravo a été un des très grands photographes mexicains. J'ai beaucoup d'admiration pour lui.»

À son tour aujourd'hui d'être considérée comme une des meilleures photographes du monde.

La photographe semble toujours vivre sous tension. Le contraste avec son assistante est d'ailleurs saisissant à cet égard. Marcela, cette petite femme qui la suit depuis quinze ans au Mexique, demeure d'un calme olympien tandis que sa patronne se montre capable de se gorger de toutes les tensions qui courent plus ou moins autour d'elle. C'est d'ailleurs peut-être cette âme lourde et hypersensible qui permet à Mary Ellen Mark de transformer les mathématiques du réel en équations aussi fortes.

En solo

Sociétaire pendant un temps de la prestigieuse agence de photographes Magnum, Mary Ellen Mark oeuvre désormais comme photographe indépendante. «Je ne suis pas une femme qui peut travailler à son aise dans un groupe, même chez Magnum. Ma photographie est toujours humaniste, à l'exemple des photographes de l'agence fondée par Cartier-Bresson et ses amis. Mais je me suis rendu compte que je travaillais mieux complètement libre, en gérant mon oeuvre seule.»

Depuis plus de quatre décennies, elle a collaboré par exemple, sur commande, avec Life, Vanity Fair, Rolling Stones et Harpers. Née en 1940, la photographe a reçu le prix World Press pour l'ensemble de son oeuvre en 1987. Plusieurs expositions internationales, de nombreux doctorats honorifiques et des prix ont ponctué les avancées de son oeuvre.

Ce sont des Américains, surtout des femmes, qui débarquent au Mexique dans l'espoir de percer les secrets de la lumière détenus par la photographe. Du personnel local développe les films des élèves tandis que Mary Ellen Mark s'emploie à offrir des conseils et à trouver des lieux propices à la réalisation des projets.

«J'essaye seulement de faire en sorte de produire de meilleurs photographes. Certains arrivent ici avec des connaissances minimales. D'autres sont très avancés. Je les prends là où ils sont. Et ils repartent, je crois, meilleurs.»

Qu'est-ce qu'une bonne photographie selon elle? «C'est la possibilité pour une photo d'être reconnue autant que l'oeil de son photographe. C'est un point de vue que l'on peut identifier. Et les points de vue, bien sûr, varient. Il y a donc plusieurs types de bonnes photographies.» Comme en littérature, tout tient moins au sujet lui-même qu'à la capacité du photographe de le conquérir tout à fait à partir d'un regard original.

La renommée de Mary Ellen Mark a fait en sorte de porter ses photos chez les collectionneurs du monde entier autant que dans les musées. Cette célébrité a-t-elle gonflé son ego d'artiste? «Ce n'est rien pour moi, cette renommée. Elle me permet tout au plus de bénéficier plus facilement de moyens qui me mènent à conduire d'autres projets que je ne pourrais pas réaliser sinon. Je ne me sens pas célèbre. Je suis consciente que j'ai désormais les moyens de mener à terme un projet coûteux comme celui de portraits réalisés avec un Polaroid en format 20x24, un grand format. C'est un magnifique appareil pour le portrait que l'on arrête hélas de commercialiser, mais c'est très cher! J'obtiens, avec ce procédé particulier, à la fois une photo et un tirage unique. Certains collectionneurs me permettent de financer de tels travaux. Sinon, je ne pourrais tout simplement pas les entreprendre. C'est bien trop cher.»

Au service de l'oeil

Depuis ses débuts, Mary Ellen Mark travaille avec plusieurs types d'appareils photo, selon ses intentions artistiques du moment. Un appareil n'est pas pour elle un simple outil interchangeable mis tout bonnement au service de son oeil. «J'adore plusieurs types d'appareils photo. Cela dépend de ce que je veux faire. J'ai commencé avec un Leica. J'en utilise encore, mais j'utilise aussi des Hasselblad. J'ai travaillé avec des Mamiya 7, tout comme des Canon... Récemment, je me suis passionnée pour les grands formats en Polaroid! Il y a au fond une seule et unique constante: je ne travaille pas avec le numérique. Jamais au grand jamais.»

Sa célébration des vertus des sels d'argent et de la chambre noire est totale. «Toutes mes photos sont faites avec des films argentiques. Et mes tirages sont aussi traditionnels, avec des sels d'argent. J'ai aussi des tirages au platine. Il n'y a rien de plus beau que la richesse d'un tirage traditionnel. J'espère que beaucoup de gens résistent encore au numérique. À mon avis, il faut résister à ça.»

Pourquoi donc? Grand soupir théâtral et nouveaux cliquetis des bracelets. «J'aime tout simplement utiliser la pellicule... Ce n'est pas la même chose que le numérique. Ce n'est pas le même rendu. Jamais. La finesse est différente. Il y a plus de douceur. C'est tout simplement autre chose... À peu près la moitié de mes élèves viennent me voir au Mexique avec des appareils numériques. C'est peut-être bien pour ce qu'ils font, eux, mais certainement pas en ce qui me concerne.»

Mary Ellen Mark ne prend cependant pas le temps de développer ses photos elle-même, pas plus qu'elle ne les imprime. Des assistants et des tireurs professionnels s'occupent pour elle du long et fastidieux travail de chambre noire.

Son dernier livre en français est paru il y a quelque temps à l'enseigne de Phaïdon. «Dans Exposer, j'ai réuni des photos qui me semblaient exemplaires de mon travail.» On y trouve les séries sur les jumeaux, la vie de cirque au Mexique et en Inde, l'Amérique profonde aussi, celle de la pauvreté, de la violence, de la drogue et de la prostitution. «On dit que je me suis intéressée dans mon oeuvre au sort des laissés-pour-compte, des damnés de la terre. Mais il n'y a pas que ça lorsqu'on observe mes photos.»

Mary Ellen Mark souhaite réunir bientôt les images qu'elle a réalisées sur des plateaux de tournage. Plusieurs photos célèbres d'acteurs ou de comédiens sont dues à son oeil de maître: Federico Fellini, Woody Allen, Marlon Brando et Dennis Hopper comptent au nombre des acteurs et des réalisateurs dont elle a su révéler un aspect unique.

Même durant cette saison des pluies, le ciel mexicain s'ouvre presque tout le jour sur des espaces de bleu qui ressemblent à de vastes carreaux de fenêtre que l'on vient tout juste de laver. Toute de noire vêtue, flottant dans des vêtements amples, Mary Ellen Mark domine son espace de travail, et l'on sait d'instinct que ses photos, prises ici ou ailleurs, auront la force de l'orage qui vient chaque jour briser la lumière de Oaxaca.

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