Montréal, d'un autre point d'ouïe

Coiffé d’écouteurs, le promeneur déambule dans le centre-ville en entendant l’inaudible perçu par l’artiste Christina Kubisch.
Photo: Jacques Grenier Coiffé d’écouteurs, le promeneur déambule dans le centre-ville en entendant l’inaudible perçu par l’artiste Christina Kubisch.

Regarder, mais surtout écouter, c'est ce à quoi invite un parcours artistique urbain, faisant percevoir Montréal d'un autre point d'ouïe. Les Promenades électriques, que trimballe l'artiste allemande de grande réputation Christina Kubisch un peu partout dans le monde depuis 2004, ont atterri cette semaine à Montréal et à Québec. Décoiffant!

C'est coiffé, en effet, d'un casque audio, artisanal — mais il n'en a pas l'air — que le promeneur visite une (grande) partie du centre-ville. Les objectifs sont multiples. Entendre l'inaudible (les champs électromagnétiques). Donner un son à toutes ces pubs muettes (les panneaux lumineux). Saisir au vol tout ce poumon qui nous fait vibrer, de la téléphonie sans fil aux systèmes de sécurité en passant par les ondes radio, toujours actives.

Départ: le Goethe Institut, qui a attiré Kubisch dans le cadre de Bruit et silence, projet consacré à la «pollution sonore». Arrivée: le Goethe. Pour boucler la boucle, le métro et la marche.

L'activité consiste à déambuler lentement, à prendre le temps d'écouter, à s'approcher de tout ce qui est électronique, tant les vitrines ou les nouveaux parcomètres que les télés chez Future Shop. On entre et on sort des commerces, guidés par un son toujours présent, souvent monotone dans son vrombissement, parfois martelé et haletant.

La balade dure environ une heure, tout dépend du rythme de chacun. Les gens haute vitesse peuvent opter pour la «formule pressée», les autres pour la «relax». Et pour les contestataires, il existe la «formule à contre-courant».

«Je ne fais que proposer la partition, que donner une idée de ce qu'il est possible d'entendre, des machines à surveiller, dit Christina Kubisch. Les gens sont invités à faire leurs propres découvertes.»

Quand le bruit va

Promenades électriques Montréal sont la 19e de la série, et pour Christina Kubisch, qui a offert pareil menu sonore aux populations de Cologne, de Londres et de Mexico, entre autres, chaque ville a quelque chose de particulier. Riga, la capitale de la Lettonie, l'a particulièrement séduite. «La ville a un vieux circuit d'autobus qui fait presque un chant», dit-elle.

La bande son de Montréal n'est pas aussi chantante, bien qu'on puisse y déceler des surprises. Les systèmes de sécurité rue Sainte-Catherine se font assez bruyants, la palme d'originalité allant à une boutique de montres. Le plus mélodieux, par contre, est le comptoir de produits de beauté d'une pharmacie. Une affaire de séduction, suppose-t-on.

Musicienne de formation, électricienne de passion, Christina Kubisch marie deux disciplines depuis ses débuts en art contemporain, dans les années 1970. D'abord par la performance, qu'elle abandonne, dit-elle, pour «disparaître de la scène et faire entrer les gens».

Ses premières oeuvres avec casque d'écoute permettent d'entendre ses propres compositions, qu'elle fait circuler dans un réseau de fils électriques. Un jour, elle y découvre des notes qu'elle n'a jamais entendues.

«J'ai voulu en savoir en plus, dit-elle. Avec le temps, j'ai réalisé qu'il y avait de plus en plus de sources électromagnétiques dans les villes.»

Les promenades électriques visent à dévoiler ça. Inspirée par Pierre Henri, véritable pivot de la musique concrète qui se met dans les années 1940 à puiser dans les sons urbains, elle veut faire le «portrait électrique» de chaque ville.

«La réalité telle qu'elle est», lance-t-elle. Rien de moins. Rien de plus, non plus: elle laisse à chacun d'en faire l'interprétation qu'il veut. Christina Kubisch n'est pas le genre à imposer un point de vue, aussi auditif soit-il.

Commentaire écolo sur la pollution sonore? Ode à la non productivité? État de santé de la société de consommation? À vous de décider. Christina Kubisch se dit heureuse que sa proposition prenne des chemins divers. «Des jeunes m'ont dit adorer, que pour eux c'était comme du heavy metal. Des gens plus âgés, par contre, ont eu presque peur, troublés de réaliser qu'il y a autant de choses inconnues.»

Faire l'expérience a sa part de risque: des gens casqués peuvent déranger, surtout lorsqu'ils ont des comportements étranges, comme entrer quelque part sans consommer. «C'est très louche», reconnaît Kubisch.

Les réactions varient. À Berlin, un marchand a exigé qu'on retire sa boutique de la liste, alors qu'à Chicago, le personnel d'un rayon de maquillage a été fasciné. «On dirigeait les gens, se rappelle l'artiste, on leur pointait les rouges à lèvres, qui avaient un bruit particulier.»

Point d'orgue du passage de Christina Kubisch parmi nous, un concert est prévu à la fin de son séjour. En collaboration des artistes d'ici, qui auront récolté leur part de bruits.

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Promenades électriques Montréal, de Christina Kubisch, départ du Goethe Institut, 418, rue Sherbrooke Est. Jusqu'au 20 septembre. Gratuit. www.goethe.de/bruit.

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Collaborateur du Devoir

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