Sus aux conservateurs

Le Québec n’avait pas vu un tel rassemblement politique de créateurs depuis les grandes manifestations du Mouvement pour les arts et les lettres dans les années 1990.
Photo: Jacques Nadeau Le Québec n’avait pas vu un tel rassemblement politique de créateurs depuis les grandes manifestations du Mouvement pour les arts et les lettres dans les années 1990.

Si par malheur un vilain tir (ami ou ennemi, peu importe) avait touché la Société des arts technologiques (SAT) de Montréal hier matin, le pays aurait perdu la crème de la crème des artistes et des professionnels de la culture du Québec, toutes disciplines confondues.

Ils étaient tous là, le dramaturge Michel Tremblay comme les chorégraphes Marie Chouinard et Edouard Lock, la femme de théâtre Lorraine Pintal, le chanteur Pierre Lapointe, l'éditeur du Boréal Pascal Assathiany et la productrice de films Denise Robert, André Ménard (du Festival international de jazz de Montréal) comme Marie-Hélène Falcon (du Festival TransAmériques). Tous rassemblés avec plusieurs centaines d'autres créateurs, encore de la fine fleur artistique comme du petit lait culturel, tous unis pour dénoncer puissamment les compressions budgétaires de quelque 45 millions de dollars du gouvernement fédéral dans leurs secteurs.

Les coupes révélées cet été affectent notamment les tournées des troupes canadiennes à l'étranger, la diffusion sur le Net de la culture nationale et la formation des professionnels. Ottawa prétend que certains programmes abolis seront remplacés par d'autres «plus performants».

Le Québec n'avait pas vu un tel rassemblement politique de créateurs depuis les grandes manifestations du Mouvement pour les arts et les lettres dans les années 1990, une union voulant forcer la hausse des budgets des conseils des arts. L'appel à la nouvelle mobilisation lancé par l'organisme Culture Montréal et le Conseil des arts de Montréal a été tellement suivi que la foule d'artistes et de professionnels débordait hier de la très grande salle de la SAT, jusque dans un parc adjacent du boulevard Saint-Laurent.

Le Québec est la province la plus affectée par certaines disparitions de programmes, celui des tournées par exemple. Des troupes comme celle de Marie Chouinard ou Edouard Lock offrent la très grande majorité de leurs prestations à l'étranger. Ce dernier a mentionné hier qu'en 2004-05, 19 compagnies de danse québécoises avaient effectué 29 tournées dans le monde, pour un total de 263 représentations données dans 15 pays.

Une quinzaine de grandes vedettes ont pris la parole pour accuser le gouvernement Harper de mettre en péril la formation d'une relève artistique et d'empêcher le rayonnement de la culture et des artistes à l'étranger. Les mêmes et autant d'autres personnalités (dont l'homme d'affaires Bernard Lamarre, de la Fondation du Musée des beaux-arts, et Hélène Desmarais, de la famille de Power Corporation, identifiée comme présidente déléguée du conseil d'administration de l'OSM) signent une lettre envoyée au premier ministre Stephen Harper afin de demander à son gouvernement de «faire marche arrière pour éviter que ses décisions n'affectent irrémédiablement le développement de Montréal et la réputation du Canada sur la scène internationale».

Plusieurs porte-parole ont directement interpellé la ministre du Patrimoine canadien, Josée Verner. «L'abolition de certains programmes de soutien annonce l'arrêt de mort de plusieurs entreprises que l'exiguïté du marché intérieur contraint à un rayonnement hors frontières», a dit Pierre McDuff, du Théâtre des Deux Mondes, une troupe constamment en déplacement. «L'allégation d'une saine gestion des finances publiques pour justifier leur abolition tient du sophisme. Prétendre remplacer ces programmes par d'autres sans préciser lesquels, ni quand, ni comment, constitue un formidable exemple de totale incompréhension et de mauvaise gestion. Mme Josée Verner, si vous aviez la moindre intelligence, a-t-il poursuivi en marquant une pose théâtrale sous les applaudissements et les cris de l'assemblée, la moindre intelligence des enjeux réels du secteur d'activités que votre devoir vous impose de représenter à la Chambre des communes, vous auriez su mettre votre poste en balance pour la défense et l'essor de la culture au Canada et son rayonnement dans le monde.» Le cabinet de Mme Verner a fait savoir hier que la ministre n'était «pas disponible» pour réagir aux critiques ou aux demandes des manifestants.

À son tour, le chef d'orchestre Walter Boudreau a osé un parallèle se voulant ironique entre la politique culturelle des conservateurs et les pratiques nazies d'anéantissement des oeuvres et des personnes. Au moins deux affiches brandies par des manifestants arboraient une croix gammée.

Le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, présent à la manifestation, a déploré ces rapprochements disgracieux plus tard dans la journée. D'autres politiciens ont également pris part au rassemblement, dont le maire de Montréal, Gérald Tremblay, Thomas Mulcair, du NPD, et Denis Coderre, du Parti libéral. Le chef de cette formation, Stéphane Dion, sera ce matin juste en face de la SAT, au Monument-National, pour dénoncer à son tour les compressions conservatrices.

«C'est un geste de censure assez scandaleux, parce que la subversion vient très souvent des artistes et de la culture, a déclaré en entrevue au Devoir le dramaturge Michel Tremblay. C'est un gouvernement qui se méfie au départ de la culture et il a la naïveté de penser qu'en faisant un geste de censure il va empêcher les artistes, surtout ceux qui vont à l'étranger, de s'exprimer. Alors qu'au fond, d'où vient une grande partie de la réputation du Canada sinon de ses artistes? Mais le pire, c'est qu'on ne peut pas douter de la sincérité [des conservateurs]. Ce sont des gens sincères et ils agissent en conséquence. C'est ça qui me fait le plus peur: ce n'est même pas fait de mauvaise foi.»

Les coupes affectent aussi des programmes de soutien à la formation. L'Institut de l'image et du son (INIS) perdra 900 000 $ provenant du Programme national de formation dans les secteurs du film et de la vidéo, soit près du quart de son budget. Un autre établissement montréalais, la SAT elle-même, voit disparaître le Fonds des réseaux de recherche sur les nouveaux médias (géré par Téléfilm Canada), qui lui a rapporté entre 400 000 $ et 900 000 $ par année depuis 2002.

Plusieurs têtes d'affiche ont évidemment pris un malin plaisir à rappeler que le Conference Board du Canada, un organisme du monde des affaires positionné à droite, vient tout juste de publier un rapport soulignant l'importance sociale et économique de la culture au pays. Selon l'étude, intitulée Valoriser notre culture, les différents maillons de la chaîne culturelle (création, production, distribution, consommation et promotion) emploient 1,1 million de Canadiens et compte pour 46 milliard de dollars, soit 7,4 % du produit intérieur brut. Les trois ordres de gouvernement lui ont fourni 7,9 milliards de dollars en subvention en 2007. Ces statistiques sont reprises dans la lettre au premier ministre Harper.

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