«Un coup de crayon assez fort pour traverser les époques»

Vittorio Fiorucci
Photo: Jacques Grenier Vittorio Fiorucci

Tristesse et chapeau bas dans le monde de l'illustration qui, à l'unisson, a rendu hommage hier au célèbre affichiste montréalais Vittorio Fiorucci. Après un demi-siècle d'une carrière dédiée aux arts graphiques, l'artiste au trait typé, réputé pour son humour grinçant et son penchant pour la fête, a succombé dans la nuit de mercredi à jeudi à un accident cardiovasculaire dans son appartement du Vieux-Montréal. Il avait 75 ans.

«Le Québec perd un monument, a lancé Louis-Philippe St-Laurent, président de l'Association des illustrateurs et illustratrices du Québec (AIIQ). Vittorio était une figure marquante, qui a su imposer un style unique très efficace, très coloré et très graphique, dont la force est incontestable.»

Né en 1932 à Zara, dans la région de la Dalmatie en Croatie, Vittorio Fiorucci a débarqué à Montréal en 1951, attiré par les Indiens et la police montée des bandes dessinées qui avaient diverti sa jeunesse à Venise, en Italie, où ses parents s'étaient installés quand il avait neuf ans.

Aventurier dans l'âme, le jeune Italien qui ne parle ni français ni anglais vit alors les premiers pas de son émigration en faisant des petits travaux — étalagiste chez Eaton, ramasseur de balles de golf — et surtout du dessin, qui devient pour lui un moyen efficace de communiquer avec ses contemporains. Et ses contemporains le lui rendent bien.

Convaincu par un de ses nouveaux copains du Canada de participer à un concours de dessin, le jeune Vittorio fait sensation avec une affiche plutôt provocante, conçue pour une soi-disant «Exposition internationale d'art pornographique» qui n'existe finalement que dans sa tête. Sur le papier, dans une dominante de rose, l'artiste y présente deux cuisses bien en chair divisées par un sexe féminin en forme de serrure. Au dessus, un nombril porte une moustache.

Le ton est donné et la marque de Vittorio va doucement se répandre sur les murs de la métropole sur les quelques 300 affiches dont il a revendiqué la paternité. Parmi elles, des séries remarquables produites pour l'Opéra de Montréal — Le Faust de Gounod ou encore le Rigoletto de Verdi, en 1990, sont du nombre —, pour les Jeux olympiques de Montréal ou pour Québecair, dont le «look à la Matisse des années 50», se souvient M. St-Laurent, commande encore et toujours le respect.

«Vittorio est un de ceux qui a établi la signature du Québec dans le domaine de l'affiche, dit Philippe Lamarre, vice-président de la Société des designers graphiques du Québec. Il était un véritable ambassadeur. C'était aussi un illustrateur à part, avec beaucoup de force dans son style et une touche personnelle incroyable, que l'on ne croise pas souvent.»

Mise au service du cinéma — il signe l'affiche de À tout prendre de Claude Jutra en 1964 —, de la musique sur la pochette de Traversion d'Offenbach, mais aussi du monde des affaires (Banque Nationale, Air Canada, Pepsi, Le Château, alouette), sa ligne claire et angulaire, reconnaissable entre mille, se distingue aussi par sa capacité étonnante à traverser les époques sans prendre une ride.

Cette caractéristique rend d'ailleurs périlleux la datation à l'oeil nu d'une affiche réalisée en 2000 pour le Salon des métiers d'art, d'une autre pour les 10 ans du Centre national des arts, en 1979, ou pour l'exposition O Kanada qui s'est tenue en 1982 à l'Akademie der Kunste (Académie des arts) de Berlin, en Allemagne. «Ça prend un coup de crayon assez fort pour réussir à traverser comme ça les époques», poursuit M. Lamarre, mais aussi pour se retrouver au coeur de plusieurs rétrospectives, dont une récente, au Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ), où Vittorrio a été à l'honneur en 2003. Plusieurs de ses créations font également partie de la collection permanente du Museum of Modern Art de New York, comme de celle du Musée d'art contemporain de Montréal.

Des affiches et des femmes

Au sommet de l'affiche, ce fils de policier-marin italien et artiste dans l'âme, qui dans sa vie vénitienne se destinait à l'écriture, ne va pas s'arrêter là et touchera à d'autres formes d'expressions artistiques, comme la sculpture et la photographie. «Un de ses clichés les plus célèbres est certainement cette photographie de Geneviève Bujold qui a fait la couverture du Time Magazine, en septembre 1970», se souvient le caricaturiste au quotidien Le Droit Guy Badeaux, qui a très bien connu Vittorio durant ces années-là. «Nous fréquentions les mêmes bars», ajoute-t-il.

Les bars, l'affichiste-photographe les aimait bien. Sans doute parce qu'il trouvait là les bons mots, le bon vin et les belles femmes qui, avec les belles voitures, ont été de grandes passions dans sa vie de bohème. Cela aura été également une source intarissable d'inspiration pour les quelques bandes dessinées — on est multidisciplinaire ou on ne l'est pas ! — que l'homme a signées au cours de sa carrière dans les pages de la revue Nous, fondée en 1973 par René Homier-Roy, ou encore dans le journal satirique Baloune.

C'est là d'ailleurs qu'au coeur des années 70, dans la quatrième livraison du journal, il y présente en noir et blanc, dans une série baptisée Vico, les aventures de Jean Plante, «un homme simple, solitaire, bon travailleur, doué d'un discret sens de l'humour» et qui un matin se réveille avec «un arbre qui lui pousse dans le fond la gorge». Sous les traits de ce personnage aussi grotesque que surréel, un autre se profile alors: Victor, mascotte verte et icône rigolarde du Festival Juste pour rire inventée par Vittorio.

«C'est un personnage de son univers», a expliqué hier au Devoir avec beaucoup d'émotion Danielle Roy, ancienne directrice de création de Juste pour rire qui a travaillé pendant des années avec l'affichiste pour donner vie à ce personnage. «Il nous l'avait prêté pour la première affiche du festival, en 1983. Puis nous l'avons rapidement fait passer de l'affiche à l'animation. Ensemble, nous avons été les gardiens du petit bonhomme vert» qui tend à s'affirmer de plus en plus comme une marque de commerce.

Dans les dernières années d'ailleurs, l'artiste, auréolé en 1998 du prix Moebius de l'International Advertising Awards, avait remis un peu la main à la pâte, signant l'affiche de la cuvée 2007 de la grande messe de l'humour, mais aussi en participant récemment «à la stabilisation du personnage, pour qu'il soit le plus près de ce que Vittorio avait créé», dit Mme Roy à présent responsable des grands défilés du festival et qui était très proche de l'artiste. «La semaine dernière, je lui avais demandé de venir assister à la scène du baiser entre Victor et Rose de Nantes [un point culminant du défilé populaire de cette année], ce qu'il a fait. Son départ va laisser un grand vide.»

Hier, l'annonce du décès de ce maître de l'affiche a dû aussi laisser une mascotte hurlante qui, dans la foulée de son traditionnel «c'est finiiiii», va certainement surmonter sa peine en constatant l'ampleur de l'héritage laissé par son géniteur: des couleurs, des illustrations, un style inimitable mais aussi une philosophie de vie exprimée dans toute l'oeuvre graphique de Vittorio, un homme intègre qui a toujours pris avec le plus grand sérieux le côté ludique de l'existence. Et ce, en travaillant sans relâche à garder en vie l'enfant en lui. «C'est le plus grand, dit Guy Badeaux, et il ne sera jamais remplacé.»