Ondinnok, le seul théâtre autochtone au Québec - « Nous sommes culturellement à la frontière de la dissolution identitaire »

Peter Batakliev et Dave Jenniss, le metteur en scène et l’auteur de Wulustek
Photo: Peter Batakliev et Dave Jenniss, le metteur en scène et l’auteur de Wulustek

Redonner une voix à ceux qui n'en ont pas pour échapper à la perte de l'âme: ainsi pourrait se résumer la mission que se donne la seule compagnie de théâtre autochtone du Québec, le théâtre Ondinnok. Au moment où débute une série de représentations de la toute dernière production d'Ondinnok au théâtre Prospero, le point avec le cofondateur de la compagnie, Yves Sioui Durand, sur plus de 20 ans de théâtre autochtone au Québec.

«Pourquoi sommes-nous séparés de nos mythes d'origine?» Vingt-trois ans après la création d'Ondinnok, la question demeure tout aussi pertinente pour Yves Sioui Durand, qui poursuit toujours aussi inlassablement son travail d'introspection dans l'âme autochtone et ses déchirements.

Selon Durand, la «manière» Ondinnok (mot huron désignant un rituel théâtral de guérison qui dévoile le désir secret de l'âme), c'est en quelque sorte de «donner à ces mythes une modernité qui s'est perdue avec le temps. En fait, mon travail a toujours consisté à montrer cette part de notre identité qu'on a voulu détruire pour n'en garder que l'aspect le plus superficiel. Pour bien des gens, et pour bien des autochtones aussi, cette identité est folklorique, c'est terrible d'en arriver là. Nous sommes souvent condamnés à ne voir que le côté new-age et tape-à-l'oeil de nos peuples, qui ont une histoire millénaire.» Le théâtre comme résistance, donc, à la commercialisation des cultures autochtones? «Absolument! Il faut que nous puissions nous exprimer avec une langue et une forme qui nous forgent un rapport à nous-mêmes qui échappe au cliché.»

C'est pour cela, et bien sûr pour l'amour du théâtre, que l'auteur et metteur en scène passionné est ainsi en «mission» depuis tout ce temps. «Dans le monde du théâtre, on vénère avec raison la tragédie grecque, mais je crois fermement que les mythes amérindiens sont nos mythes à nous. Il n'y a aucune raison pour qu'ils soient moins porteurs. Je dirais même qu'en tant qu'habitant de l'Amérique, ils sont plus proches de nous.»

Retour aux sources

Des mythes, Durand en aura revisité durant ces 23 années. «L'important, c'est de les traduire dans une forme actuelle, une forme qui les rend extrêmement contemporains», affirme-t-il. Depuis la première production de la compagnie en 1985 (Le Porteur des peines du monde), jusqu'à Wulustek aujourd'hui, le travail d'Yves Sioui Durand est aussi un vaste projet historico-archéologique qui l'a amené à étudier des documents surprenants.

«Quand j'ai monté La Conquête de Mexico avec Jean-Pierre Ronfard en 1990, j'ai travaillé à partir de codex très rares, dont celui du moine franciscain Bernardino de Sahagún, un moine qui avait recueilli au Mexique, au milieu du XVIe siècle, des témoignages sur la vie des Aztèques avant la conquête espagnole.» Des témoignages inestimables sur un monde dont il ne reste plus que la mémoire, mais auxquels il fallait donner une modernité. «J'ai toujours aimé travailler avec des metteurs en scène exigeants et actuels qui prouvent que c'est possible de montrer l'identité autochtone sans les clichés qui s'y attachent.»

On se souviendra d'ailleurs que c'est à Ondinnok que l'on doit la rencontre de Shakespeare avec la culture malécite en 2004, dans la pièce Hamlet le Malécite pour laquelle Sioui Durand avait travaillé avec Jean-Frédéric Messier. Là encore, un devoir de mémoire réalisé en propulsant Hamlet dans une réserve autochtone toute contemporaine... Une pièce qui a d'ailleurs connu un grand succès critique et public.

De plus en plus, cependant, le travail d'Ondinnok se détache des grands mythes et de l'Histoire pour pointer un microscope sur des situations du quotidien. «Avec Wulustek, note Durand, nous continuons le travail des premières années, mais avec des sujets différents.» En effet, avec Wulustek, la compagnie veut montrer la dévastation culturelle vécue par les communautés autochtones en 2008.

«Ce que nous montrons dans Wulustek, c'est très dur et ça interpelle, selon moi, tous les humains, pas seulement les autochtones. Parce que Wulustek, finalement, c'est l'histoire de la dissolution d'une culture, et ça, ça menace tout le monde.» Un propos très actuel qui met en scène la famille Miktouch, de la nation des Malameks (une nation fictive), aux prises avec l'arrivée d'une entreprise forestière qui s'est approprié le territoire. «Dans Wulustek, il est question d'aliénation. Avec Wulustek, on veut montrer le destin d'une nation qui a presque été rayée de la surface de la Terre, affirme Durand. Les Malameks, ce sont les Malécites, un peuple qui a été décimé et dont il ne reste au Québec qu'une seule communauté de moins de mille habitants, non loin de Cacouna.»

La bataille de la culture

Yves Sioui Durand note que, malgré une véritable explosion démographique, la plupart des communautés sont sur le point de carrément perdre la bataille de la culture. «Nous sommes culturellement à la frontière de la dissolution identitaire, même dans les communautés qui sont relativement riches, comme chez nous à Wendake, où la richesse masque un problème beaucoup plus sournois, celui de la perte de l'identité.»

Une perte appréhendée que veut à tout prix révéler l'homme de théâtre, ne serait-ce que pour montrer ce qui fut. Et le théâtre à cet égard est le véhicule idéal. «Ce n'est pas vrai que le Québec moderne existerait sans Les Belles-soeurs, sans la poésie de Miron, sans Ronfard. Notre rôle, chez Ondinnok, est de permettre de donner une parole, parce que sans la parole il ne peut avoir de prise de conscience. Nos peuples sont privés d'autonomie et la parole permet de la retrouver.»

Un travail de longue haleine, qui essouffle cependant parfois le prolifique dramaturge. «Malgré le fait que je travaille à Paris avec Mnouchkine, malgré le fait que nous avons joué dans cinq pays, que notre travail est primé un peu partout, c'est difficile de constater que les institutions ne suivent toujours pas. Nous sommes encore et toujours subventionnés au projet et nous sommes le seul théâtre autochtone au Québec.» Un constat dur, mais qui n'entame pas la passion du dramaturge huron. Un nouvel opus de la longue histoire d'Ondinnok, que l'on pourra voir du 5 au 13 juin au théâtre Prospero.

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Collaborateur du Devoir