L'École libre d'Akwesasne - Il faut retrouver la fierté d'être mohawk

Jeunes danseurs mohawks en spectacle l’an dernier lors du festival Présence autochtone
Photo: Jacques Nadeau Jeunes danseurs mohawks en spectacle l’an dernier lors du festival Présence autochtone

«Saviez-vous qu'on prévoit qu'au moins 49 des 52 Premières Nations du Canada perdront leur langue au cours des prochaines décennies?, lance le cinéaste Paul Rickard. Or, la langue, c'est le véhicule de la culture et, surtout, c'est qui nous sommes!»

D'origine crie, M. Rickard se passionne pour la question des langues au sein des communautés autochtones. Depuis plus d'une décennie, il participe à maints tournages dans diverses communautés à travers le Canada afin de documenter la situation des Premières Nations. Voici qu'il nous présente un documentaire en deux parties — Living the language — qui relate les tribulations de l'école alternative de la réserve mohawk d'Akwesasne, sise à la fois sur les frontières canadienne, américaine, ontarienne et québécoise.

«Comme vous, j'avais quelques appréhensions lorsque je me suis rendu pour la première fois dans cette réserve, dit-il. On entend tant de choses à propos des Mohawks... Mais voilà que, sur place, j'ai découvert des gens chaleureux et accueillants.»

On pourrait aussi dire, en regardant son documentaire, que ce sont des gens tout aussi dévoués pour leur communauté qu'envers leurs enfants. En effet, en une heure et demie, M. Rickard nous fait découvrir une réalité qu'on ne soupçonne guère à propos d'une réserve mohawke: des hommes et des femmes qui se dévouent pour préserver leur culture. Ils mènent de fait un combat qui, à bien des égards, fait penser à la lutte que nous menons ici au Québec pour préserver notre langue et notre culture. Toutefois, étant donné la pauvreté des moyens dont ils disposent, leur combat s'assimile davantage à celui que livrent certaines communautés francophones hors Québec.

Compétences transversales à la mohawke !

Living the language met en effet en scène un petit groupe de parents qui portent à bout de bras une école primaire où quelques dizaines de jeunes Mohawks étudient dans leur langue et selon leur mode traditionnel d'apprentissage.

En suivant le cycle des saisons, ils apprennent les notions de biologie et de botanique, de langue, de traditions, de cuisine, de survie, etc. Ironiquement, cette méthode d'enseignement traditionnelle s'apparente à la formation par compétences transversales qu'on implante dans nos écoles.

Toutefois, comme l'Akwesasne Freedom School fonctionne en dehors de toute norme imposée par un ministère de l'Éducation, elle ne reçoit aucun financement public. Les parents doivent donc trouver eux-mêmes les fonds nécessaires en organisant tant bien que mal diverses activités de financement.

«Mais ça vaut la peine!», affirment plusieurs des parents que nous montre le documentaire. Ainsi, l'une des mères qui y témoignent, qui est elle-même diplômée de cette école alternative et qui y envoie à présent ses enfants, relate que ce qu'elle y a appris «a fait de moi quelqu'un qui sait qui je suis, ce qui m'a procuré de solides bases qui m'ont guidée jusque dans mes études à l'université».

Retrouver son identité

D'après le reportage de Paul Rickard, il s'en est fallu de peu pour que les Mohawks d'Akwesasne perdent leur culture. En fait, si les grands-parents de la réserve parlent encore le kanien'keha (la langue mohawke), ce n'est plus le cas de la plupart de leurs descendants. Comme le relate l'un d'eux, aujourd'hui père d'une fillette qui va à la Freedom School: «Tout ce que je sais, c'est que je suis mohawk... Mais, à part cela, je me sens comme une âme perdue...» Selon un autre parent, cette perte d'identité crée un vide qui précipite certains autochtones dans l'alcool et les drogues.

Pour combattre ce fléau, un petit groupe d'irréductibles Mohawks a donc mis sur pied en 1979 une «petite école de campagne» où quelques dizaines d'élèves apprennent en sept ou huit ans les fondements de leur culture. Cet apprentissage doit se faire dans la langue mohawke, puisque nombre de notions peuvent difficilement être transmises autrement.

«L'Akwesasne Freedom School est une école indépendante qui a pour but de former de bons citoyens mohawks ainsi que les futurs leaders et guides spirituels de la communauté», résume Paul Rickard. Elle plonge les élèves dans la culture et la langue mohawkes, de sorte que, au terme de leurs études, on s'attend à ce que ceux-ci sachent qui ils sont et d'où ils viennent. «On s'attend aussi à ce qu'ils soient désormais prêts à assumer leurs obligations et responsabilités comme citoyens mohawks dans le monde moderne dans lequel ils sont appelés à vivre», poursuit le producteur du film.

Le passage à la culture occidentale

Évidemment, si cet apprentissage permet aux jeunes Mohawks de retrouver leurs racines et de se bâtir une confiance en soi, il n'en demeure pas moins qu'ils doivent par la suite apprendre à évoluer dans le monde moderne et anglophone qui les entoure.

Ainsi, après sept années d'immersion dans la culture mohawke, les élèves de la Freedom School doivent traverser une période de transition en poursuivant leurs études dans l'une des trois écoles secondaires «normales» de la réserve. «Le choc est brutal, constate une enseignante mohawke chargée de faciliter cette transition. Les élèves se trouvent alors non seulement confrontés à la méthode d'apprentissage à l'occidentale — plutôt terne et abstraite — mais ils se retrouvent parmi des centaines d'étudiants... Et ils doivent toujours courir d'une classe à l'autre. C'est tout un choc pour eux!»

Néanmoins, l'expérience donne des résultats étonnants, observe l'enseignante, dont les propres enfants ont parcouru le chemin. «Bien sûr, j'ai constaté que la première année d'adaptation est difficile, dit-elle. Mais, avec un peu de soutien et beaucoup d'efforts, ils y parviennent.»

Certains des élèves qui sont passés par la Freedom School parviennent même à se classer parmi les meilleurs de l'école publique. «Au sein de notre école, raconte l'enseignante, nous avons un programme d'honneur qui sélectionne les meilleurs élèves pour un classement national... Or, des cinq élèves retenus dernièrement, quatre provenaient de la Freedom School!»

Celle école existe depuis trente ans et compte déjà des diplômés qui ont fait des études universitaires, certains même au deuxième cycle. Et un peu partout au sein de la communauté mohawke, on retrouve à présent de jeunes leaders issus de la Freedom School.

S'agirait-il là d'une approche pour contrer certains des problèmes qui affligent tant une communauté autochtone? Les promoteurs de l'Akwesasne Freedom School aiment bien le penser. Quoi qu'il en soit, le documentaire de Paul Rickard fait valoir une expérience qui fait réfléchir à bien des égards.

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Collaborateur du Devoir