Tour du Québec - Onze nations autochtones, autant de peuples québécois

Les quelque 10 000 Inuits vivent dans 14 villages nordiques situés entre le 55e et le 64e parallèle, le long des côtes de la baie d’Hudson et de la baie d’Ungava.  Photo: Joelle Tougas
Photo: Les quelque 10 000 Inuits vivent dans 14 villages nordiques situés entre le 55e et le 64e parallèle, le long des côtes de la baie d’Hudson et de la baie d’Ungava. Photo: Joelle Tougas

D'Ivujivik chez les Inuits aux confins du Nouveau-Québec, en passant par Listuguj chez les Micmacs de la Gaspésie, par Mashteuiatsh chez les Innus du Lac-Saint-Jean, par Kahnawake chez les Mohawks de la rive sud de Montréal ou par sept autres endroits, il se trouve encore presque partout au Québec des habitants des 11 Premières Nations ayant peuplé ce territoire.

Des populations autochtones devenues jeunes ont évolué rapidement au cours des dernières années et se montrent soucieuses de leur développement socioéconomique et de leur avenir, tout autant que préoccupées par des questions territoriales et culturelles.

Anthropologue, Pierre Trudel enseigne au cégep du Vieux-Montréal. Il entretient des liens avec l'Assemblée des Premières Nations, en plus de collaborer depuis plus d'un quart de siècle à la revue Recherches amérindiennes: «Les autochtones, tout comme les Québécois, vivent un problème d'identité. Ils connaissent eux aussi un débat identitaire. Les nations autochtones du Québec sont issues, au même titre que les Québécois, d'une identité changeante qui s'est définie au fil du temps. Ces changements ont été produits par la sédentarisation et par l'intégration à l'État.»

Un vent de jeunesse s'est mis à souffler fort: «Les nations actuelles ne sont pas ce qu'elles étaient il y a 50 ou 100 ans. S'il existe toujours trois grandes familles linguistiques, soit celles des Inuits, des Algonquiens et des Iroquoiens, toutes, sauf dans le cas des Attikamekws, débordent à l'extérieur du territoire du Québec.»

Il dégage une caractéristique contemporaine de ces peuples: «On peut garder en tête la conception comme quoi il y a 11 nations, mais, ce qui caractérise l'identité des autochtones aujourd'hui, c'est davantage d'être jeune plutôt que vieux, plus que le fait d'être abénakis, attikamekw ou autre.»

Abénakis, Algonquins et Attikamekws

Les Abénakis sont plus de 2000 et ils vivent sur la rive sud du Saint-Laurent, en face de Trois-Rivières. Ils viennent de construire un nouveau musée. «Ce sont des communautés qui sont très urbanisées et qui essaient de concilier leur statut juridique et politique avec un développement économique. Ils font des affaires et ils ont déjà mis de l'avant un projet de casino.» Il existe présentement chez eux un débat identitaire qui les pousse à se montrer sévères dans la reconnaissance du statut d'Abénakis: «Puisque ce sont l'État, le gouvernement et la Loi sur les Indiens qui ont tracé la frontière entre celui qui est un Abénakis et celui qui ne l'est pas, il existe une querelle entre eux à ce sujet.»

Les Algonquins forment cette nation qualifiée de «peuple invisible» dans le titre du film documentaire réalisé par Richard Desjardins. Ils sont autour de 9000 à vivre dans neuf communautés établies en Abitibi-Témiscamingue et, dans bien des cas, ils sont considérés comme les laissés-pour-compte des autochtones à cause de leurs misérables conditions de vie. «Un des enjeux chez ceux-ci est de corriger un manque de cohésion pour s'avancer dans une revendication globale. Ils sont divisés idéologiquement et politiquement et je sais qu'il y a deux organisations politiques.» Au-delà des revendications globales qui portent sur les territoires ou les droits ancestraux, chacune des réserves a des revendications particulières, découlant du fait «qu'on a réduit la réserve d'origine».

Les Attikamekws sont au nombre d'environ 6000 et on les retrouve dans les régions de Lanaudière, de la Mauricie et du Centre-du-Québec. Dans ce cas, deux dossiers viennent à l'esprit de l'anthropologue: «Comme les Innus, ils négocient depuis très longtemps sur leur revendication globale en vue de la signature d'un traité; il semblerait qu'ils soient assez avancés sur ce plan et on pourrait éventuellement s'attendre à une entente de principe. Ils sont aussi irrités par la question de l'agrandissement de la superficie de la municipalité de La Tuque, qui est immense et qui couvre tout leur territoire. Eux qui vivaient sur des terres de la Couronne québécoises, ils se sont vu incorporer dans une municipalité sans leur consentement: ça les irrite de voir apparaître des règlements municipaux sur leur territoire de chasse.»

Cris et Hurons-Wendats

Les Cris ont signé la Paix des braves avec le gouvernement Landry en 2002, ce qui leur a valu de recevoir des sommes s'élevant à plus de quatre milliards de dollars. Ils sont près de 15 000 à vivre dans le bassin de la baie James et, en partie, près de Chibougamau, à l'intérieur de neuf communautés. «Ils ont décidé de se préoccuper du sort des jeunes en signant ce traité, et la question qui se pose maintenant est la suivante: est-ce qu'ils ont bien fait et est-ce qu'ils vont réussir à réduire les problèmes sociaux et à favoriser l'emploi chez les jeunes? La Paix des braves visait cet objectif. S'ils ont abandonné leurs poursuites, quelque peu dilué leurs revendications et accepté le projet Rupert, c'est pour avoir plus d'argent et disposer de plus de moyens de créer de l'emploi chez les jeunes.» Les Cris servent de modèles aux autres nations.

Les Hurons-Wendats, dont la population s'élève à 3000 habitants, se trouvent sur un tout petit territoire situé tout près de la ville de Québec, mais la plupart d'entre eux vivent hors réserve. «Eux aussi sont loin d'être dans la misère; c'est une communauté très bien organisée et qui sert également de modèle. Ils viennent même de construire un hôtel-musée (Hôtel-musée Premières Nations) pour assurer leur développement. Ils possèdent aussi des droits territoriaux dans le secteur du parc des Laurentides, ce qui n'est pas sans inquiéter la population locale.»

Innus et Inuits

Les Innus négocient depuis plusieurs années une entente pour laquelle bien des embûches sont apparues durant les pourparlers plutôt houleux qui se sont déroulés. Ils sont au nombre de 15 600 et forment la population la plus nombreuse de la province, suivie de près par les Cris. Ils vivent dans neuf communautés répartis entre la Côte-Nord et le Lac-Saint-Jean. «Ils sont plutôt divisés, mais il semblerait qu'il y aurait présentement une possibilité d'entente avec deux ou trois communautés. Québec souhaite que toutes les communautés innues soient signataires du traité, mais il se pourrait qu'il ne soit signé qu'avec certaines: Mashteuiatsh, Essipit et peut-être Pessamit.» Et les Innus tentent d'obtenir des indemnisations majeures pour l'énergie hydroélectrique produite sur le territoire de Betsiamites: «Ce recours pourrait baliser cette obligation qu'ont maintenant toutes les entreprises et tous les gouvernements, presque à la grandeur du pays, de chercher à consulter et à accommoder les autochtones lorsqu'il y a un développement sur leur territoire.» Cette démarche juridique porte également sur une revendication territoriale en lien avec l'Accord de la Baie-James conclu en 1975.

Les quelque 10 000 Inuits vivent dans 14 villages nordiques situés entre le 55e et le 64e parallèle, le long des côtes de la baie d'Hudson et de la baie d'Ungava. Ivujivik, la communauté la plus éloignée, se trouve à 1000 kilomètres de la municipalité de la Baie-James. Un gouvernement régional prend forme en ces lieux et il doit s'attaquer à une lourde tâche: «Ils éprouvent des problèmes sociaux qu'ils doivent régler. Il se pourrait que l'espérance de vie chez les Inuits du Canada soit à la baisse; sur le plan statistique, c'est absolument incroyable. Pourquoi une telle baisse? Est-elle due à la qualité de vie? À la violence ou à je ne sais quoi?» Il en résulte un enjeu de taille: «Ils doivent cheminer vers une plus grande prise en charge dans le but d'intégrer les trois grands secteurs de la société inuite dans un seul gouvernement. Ils ont à franchir des étapes pour s'approprier les affaires publiques.»

Malécites et Micmacs

Les Malécites forment un groupe autochtone d'environ 760 personnes dont le territoire est situé dans le Bas-Saint-Laurent, à proximité de Rivière-du-Loup. «Ils ont éprouvé de sérieux problèmes de gouvernance interne, tout comme les Mohawks; il y a eu conflit entre le chef et les conseillers. Ils ont des revendications particulières sur des terres et ils veulent aussi agir dans la question des pêcheries. Il y a un traité sur la pêche qui a été reconnu par la Cour suprême concernant les Micmacs mais également les Malécites.»

Les Micmacs sont au nombre de 2400 et ils habitent dans trois réserves de la Gaspésie. Cette nation unifiée sur le plan politique tire maintenant mieux profit des ressources de la mer: «Ils se sont engagés depuis longtemps dans la pêche mais, à la suite du jugement Marshall, ils ont saisi l'opportunité qui leur était offerte de recevoir l'aide du fédéral pour être intégrés à cette industrie de la pêche dont ils étaient exclus auparavant. Ils ont obtenu des droits pour vendre les produits de la pêche plutôt que de juste manger ceux-ci.» Et un dossier litigieux a fait surface il y a peu de temps: «C'est tendu dans la région parce que les Micmacs du secteur de la réserve de Gesgapegiaq veulent ouvrir une pourvoirie. Les chasseurs du coin ne sont pas très contents. On retrouve donc là un peu des tensions traditionnelles.»

Mohawks et Naskapis

Les quelque 10 400 Mohawks habitent pour la plupart dans trois réserves situées en périphérie de Montréal. De ce côté, plusieurs dossiers sont à surveiller: «Il y a celui de la mine d'Oka dans le secteur de Kanesatake. Les Mohawks pourraient, quoique divisés, s'unifier et s'opposer à ce développement minier si la compagnie décide de procéder.» Du côté de Kahnawake, le dossier de l'ancienne seigneurie refait surface et des négociations sur les revendications territoriales autochtones, qui s'annoncent ardues, ont repris. Les positions du Québec et des Mohawks sont plutôt tranchées à ce sujet: «L'autoroute 30 entrait dans le décor dans ces pourparlers. On devait procéder à la construction d'une bretelle ou d'une partie de celle-ci, mais on ne l'a pas fait. Les Mohawks considéraient qu'on n'avait pas consulté suffisamment et offert les accommodements requis dans ce dossier.» Ils ont finalement obtenu gain de cause.

Après avoir reconnu que les négociations sont difficiles avec les Mohawks sur le plan territorial pour des raisons historiques et parce que les réserves sont situées en milieu urbain, l'anthropologue mentionne un autre enjeu majeur: le domaine fiscal: «La couverture médiatique donne l'impression que ce sont eux, les problèmes, que ce sont des contrebandiers, que c'est la criminalité, que c'est la mafia et tout ce genre de choses, qui sont en cause. C'est l'impression qui se dégage, mais ce qu'on ne voit pas dans ce dossier-là, c'est une volonté de négocier et de régler le problème politiquement de la part des Mohawks.» Du côté de l'Ontario, des ententes fiscales sont récemment intervenues avec les autochtones à la suite de négociations.

Les Naskapis sont au nombre de 600 et vivent majoritairement dans une réserve au nord de Schefferville, non loin du Labrador. Ils partagent leur territoire de chasse avec les Inuits et ils sont mécontents de la mise sur pied d'un gouvernement régional chez cette nation: «Tout leur territoire de chasse se retrouverait désormais dans le Nunavik. Cela donnerait plus de pouvoir politique à ce gouvernement sur leurs terres, et ils sont insatisfaits de la représentation qu'on leur réserve au sein de cette nouvelle instance gouvernementale.»

Il en découle cette situation délicate: «Ils sont quelque peu irrités par l'instauration du Nunavik, d'un gouvernement régional chez les Inuits. Ils aimeraient voir leurs droits mieux reconnus dans la constitution de ce gouvernement, et la tension est assez vive entre eux et le Kativik Regional Government.»

***

Collaborateur du Devoir