Les Métis de l'Est - Ils sont 291 000 sans territoire propre

En avril dernier, des producteurs de la Beauce ont exigé d'être exclus du plan conjoint de mise en marché du sirop d'érable, sous prétexte de leurs origines. Le même mois, la Cour supérieure a rejeté la demande d'un groupe voulant participer aux négociations territoriales entre le gouvernement québécois et les Innus, concernant l'Entente commune au Saguenay. Le point commun entre ces revendications? Elles ont été émises par des Métis du Québec, qui réclament des droits analogues à ceux des autochtones. Un dossier embrouillé et brûlant.

Le terme de «Métis» évoque irrémédiablement Louis Riel et ses concitoyens de la rivière Rouge, amalgame de descendants de coureurs des bois canadiens-français et de Cris, Saulteux et Ojibwas. Mais la réalité est autrement plus complexe. Dans la plupart des provinces canadiennes, des communautés s'identifient elles aussi comme des regroupements de Métis. Quelque 291 000 personnes se sont réclamées de cette identité lors du recensement de 2001. Le gouvernement canadien reconnaît l'existence de 80 communautés métisses dans le pays sans pour autant leur accorder les mêmes droits qu'aux autochtones.

Origines mixtes, peuple singulier

«Être un Métis, c'est une culture, pas juste un p'tit mélange de sang rouge et blanc.» C'est Raymond Cyr qui s'exprime ainsi, aujourd'hui représentant des Métis de l'Estrie, après avoir grandi dans les monts Chic-Chocs, dans une communauté issue de «l'union des Euro-Canadiens avec des Montagnais, des Abénakis et des Malécites».

«On nous donnait différents noms, comme les hommes-capitaines. D'abord, parce qu'une partie de nos ancêtres étaient des Blancs qui avaient fui les bateaux. Ils étaient renommés poilus, méfiants et dangereux parce qu'ils avaient peur d'être repris.» Autre raison: chaque homme pouvait être un chef, l'un pour la chasse, un autre pour l'établissement d'un camp, par exemple. «Nous avons incorporé l'esprit rationnel des Blancs à nos valeurs spirituelles, dit Raymond Cyr. Nous sommes reconnus pour notre sens des affaires, mais aussi nous parlons aux bêtes que nous tuons. Nous croyons aux songes, à la prémonition.»

Dominique Côté, juriste et généalogiste, abonde dans le même sens. «Le concept de métis se vit très peu par le sang, dit-elle, même si on doit descendre d'une lignée autochtone. Ce sont les us et les coutumes qui importent.» Dominique Côté est d'origine française mais aussi abénakise, huronne, algonquine et micmac. Elle fait partie de la communauté des Antayas — «celui qui a marié une sauvagesse» — située en Beauce. Sa culture, dit-elle, se démarque par la spiritualité, les traditions, l'enseignement des aînés.

Rencontre historique

Le Québec abriterait plus de 15 000 Métis disséminés entre sept communautés historiques. Pour la première fois, les 20, 21 et 22, ceux de la Gaspésie, de la Beauce et de l'Estrie, de l'Abitibi aussi, d'ailleurs encore, se réuniront à Jonquière pour un pow-wow chez la communauté métisse du domaine du Roy et de la seigneurie de Mingan (CMDRSM), deux immenses territoires sur lesquels les Métis réclament des droits. «Chicoutimi, affirme Jean-René Tremblay, chef de la CMDRSM, était jadis un poste de traite métis privilégié, avec sa chapelle et son cimetière, qui ont été détruits par l'État moderne. Des Amérindiens ici, dès 1710, il n'y en avait plus.»

Nombre d'Amérindiens ne reconnaissent pas l'identité métisse. Il y a quelques années, un groupe de pression, l'Alliance autochtone du Québec, a refusé d'arborer le drapeau métis et de jouer l'hymne métis lors des réunions. En Gaspésie, Micmacs et Métis se sont opposés dans le dossier de la création de la pourvoirie Badwin. «Pourtant, affirme Raymond Cyr, les réserves se sont formées à partir du bassin de population des Métis. Les habitants des réserves de Maria, de Restigouche et de Gaspé sont aussi métis que nous. Sans nous, ils auraient perdu leurs traditions. Mon cousin a montré à trapper à ceux de Maria.»

Le même problème de reconnaissance se reproduit entre Métis de l'Ouest et Métis du Québec. Le Metis National Council, formé de représentants des organisations provinciales de l'Ouest, ne reconnaît pas l'existence des Métis de l'Est. La seule organisation à le faire est l'Union nationale métisse Saint-Joseph du Manitoba (UNM). Le président de la plus ancienne organisation du genre, Gabriel Dufault, sera d'ailleurs présent au pow-wow de Jonquière, une première. Encore une fois, Raymond Cyr s'insurge. «Les Métis de l'Ouest sont originaires de l'Est, sauf les Métis écossais.» «C'est une hypothèse qu'on examine», commente prudemment Fabien Tremblay, qui étudie l'ethnogenèse des communautés de la Gaspésie et de l'Abitibi pour la Chaire de recherche sur l'identité métisse.

Revendications

Jusqu'à aujourd'hui, les communautés métisses du Québec n'ont pas fait front commun dans leurs revendications. Celles-ci demeurent locales. On parle essentiellement de la reconnaissance de droits ancestraux, comme la chasse et la pêche, la consultation sur l'utilisation du territoire. «Nous aurions le droit à la cogestion, remarque Raymond Cyr, de dire non à la pêche abusive, à la coupe à blanc.» Le représentant des Métis de l'Estrie s'insurge contre la monoculture dans la reforestation des Chic-Chocs, qui appauvrit la faune.

La CMDRSM va beaucoup plus loin. Elle revendique le titre foncier d'un territoire allant, d'est en ouest, des Éboulements au Labrador, et, du sud au nord, du fleuve Saint-Laurent à la ligne de partage des eaux avec le bassin hydraulique de la baie James.

Toutes ces revendications se heurtent à un obstacle de taille: les Métis de l'Est n'ont pas d'existence juridique aux niveaux provincial et fédéral. «Lors du rapatriement de la Constitution en 1982, explique Fabien Tremblay, on a rajouté les Métis aux peuples inclus dans l'article 35, les Inuits et les autochtones, sans pour autant spécifier qui ils sont.»

«Nous reconnaissons des groupes représentant les intérêts des Métis, précise Fred Caron, sous-ministre adjoint au bureau de l'Interlocuteur auprès des Métis et des Indiens non inscrits, mais pas les Métis eux-mêmes, même s'ils ont droit à certaines subventions.» Aucun groupe représentant les intérêts des Métis du Québec n'est reconnu.

L'arrêt PowleyLa reconnaissance des Métis passe d'abord et avant tout par le ministère de la Justice, qui d'ailleurs a investi 24 millions de dollars en 2004 dans une enquête menée sur cette réalité. Cette enquête a fait suite au jugement Powley de la Cour suprême, qui a ouvert une brèche, sinon la boîte de Pandore, dans la jurisprudence canadienne. En 1993, Steve et Roddy Charles Powley, deux Métis de Sault Ste. Marie ont été accusés d'avoir violé la Lo

i sur la chasse et la pêche de l'Ontario pour avoir tué un orignal. Lors de leur défense, ils ont invoqué l'article 35 de la Loi constitutionnelle. Il a fallu dix ans avant qu'ils ne gagnent leur cause devant la Cour suprême. «Les Métis de Sault Ste. Marie sont les seuls Métis canadiens à bénéficier de droits autochtones au sens de la Loi sur les Indiens», explique Denis Gagnon, directeur de la Chaire de recherche sur l'identité métisse.

Mais l'arrêt Powley ne définit pas juridiquement, lui non plus, le terme de «Métis». Il se limite à des directives sur d'éventuelles revendications: l'appartenance à une communauté possédant un degré de continuité et de stabilité rattaché à un lieu précis; cette communauté doit avoir vu le jour avant que les institutions politiques européennes et l'influence des colons ne soient devenues prédominantes. Le mot «Métis» ne vise pas toutes les personnes d'ascendance mixte amérindienne et européenne.

«Le gouvernement canadien a judiciarisé le phénomène identitaire, objecte un intervenant, et il veut dissuader les Métis de tenter de faire reconnaître leurs droits en faisant traîner les causes d'une cour à l'autre.» N'empêche. Selon Fabien Tremblay, avec le précédent créé par le jugement Powley, la zone grise politique et juridique sera de plus en plus balisée. Powley a ouvert un espace juridique qui est devenu politique puis identitaire. Le mouvement d'affirmation métis a gagné tout le Québec.

Selon Denis Gagnon, après un siècle de négation de leur existence, les Métis font aujourd'hui face au paradoxe de la définition de leur identité. «La reconnaissance de leur existence et de leurs droits est juridiquement reliée à sa définition et cette définition identitaire signifie l'extinction de leur statut à moyen terme, en raison des intermariages qu'ils contracteront d'ici les prochaines années. Les enfants des Métis qui se seront métissés au-delà d'une génération perdront leur statut, comme c'est le cas pour les Amérindiens. Cet enjeu, dont les Amérindiens sont bien conscients, n'est pas encore soulevé par les associations métisses et demeure un danger pour la survie de leur identité.»

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Collaborateur du Devoir
3 commentaires
  • Codère Lucie - Inscrite 7 juin 2008 16 h 10

    Cyr... pour Cyrano!

    Bonjour, excellent article décrivant assez bien la situation précaire des métis du Québec dont je fais partie. Toutefois, monsieur Cyr se voit transformer en... Cyrano de Bergerac! Ce qui m'a mis la puce à l'oreille c'est... le nez bien sûr!

  • Réjean Auger - Inscrit 8 juin 2008 13 h 00

    Je ne suis pas content

    Que est le prix à payé pour cette photo mascarade Mr. Lord?
    Tentez vous de minimiser l'importance du sujet comme un coup de théâtre.

  • Danielle Robineau - Inscrite 9 juin 2008 14 h 09

    Photo de Monsieur Cyr

    Premièrement : Excellent article monsieur Lord.
    Deuxièment : En ce qui concerne la photo qui apparaissait en lieu et place de celle de Monsieur Cyr, il s'agit d'une erreur de fichier informatique et ça n'est nullement le choix de l'auteur de l'article.