Renouvellement de la pensée sur Mai 68

Le 40e anniversaire de Mai 68 fournit une occasion de constater certaines mutations survenues dans le paysage intellectuel depuis quelques années, en prenant pour guide les différentes lectures que philosophes, écrivains et historiens font, depuis quatre décennies, de ce moment. Un moment suffisamment singulier pour avoir conservé jusqu'à ce jour son appellation d'«événements».

Plus que pour tout autre fait historique, la commémoration de Mai 68 en est partie intégrante et en prolonge l'impact durable dans la société. En outre, les rendez-vous décennaux avec cette mémoire constituent d'excellents indicateurs des métamorphoses idéologiques de l'esprit du temps. L'avalanche éditoriale actuelle en témoigne une fois de plus.

Dans les années 1970-1980, à l'occasion de ce que l'on a appelé le «tournant antitotalitaire», un certain nombre d'intellectuels avaient repris à leur compte, en les intensifiant, les critiques contre 1968 formulées en temps réel par Raymond Aron.

La redécouverte des vertus de la démocratie et de la société civile par des intellectuels en quête de distance avec leur formation marxiste avait pourtant de quoi, sous certains aspects, se voir portée au crédit de l'ébullition soixante-huitarde. Après tout, les valeurs de Mai 68 avaient été fort peu prisées par un Parti communiste pour lequel la révolution restait tributaire de la conquête de l'appareil d'État. Mais peu à peu, le spontanéisme de la société civile vanté par Edgar Morin, Claude Lefort et Cornelius Castoriadis allait céder la place chez certains penseurs libéraux à une envahissante réhabilitation de l'État et de la nation.

De modèle à repoussoir

Rien d'étonnant à ce que l'héritage «soixante-huitard» soit passé au tournant des années 1980-1990 du statut de modèle à celui de repoussoir. Les deux principaux acteurs de cette réorientation sont l'historien François Furet, dont la réinterprétation de 1789 a fini par atteindre l'idée même de révolution, et le philosophe Marcel Gauchet, dont les réflexions sur la légitimité douteuse d'une «politique des droits de l'homme» et sur les risques de retournement de la société démocratique en son contraire vont prendre une coloration de plus en plus pessimiste.

La voie était ouverte à une diabolisation rétrospective. Modeste contribution aux discours et cérémonies du 10e anniversaire de Régis Debray (Maspéro, 1978), l'idée a commencé à faire son chemin que les pavés de Mai 68 dissimulaient un simple «alignement consumériste» et que la contestation ne préfigurait qu'un Nouvel Esprit du capitalisme. Une légende noire, alimentée par des sociologues comme Gilles Lipovetsky puis Jean-Pierre Le Goff, était en cours de formation. Elle voyait en Mai 68 le creuset d'une dérive narcissique et individualiste, fauteuse de déliaison sociale.

Cette réaction culturelle va culminer avec le livre-pamphlet des philosophes Luc Ferry et Alain Renaut (La Pensée 68, Gallimard, 1985), qui étiquette sous ce label une grande partie de la production intellectuelle et philosophique des années 1960 et 1970.

Or cette tendance de fond est contrecarrée depuis quelques années par les progrès de l'historiographie, qui ont donné de Mai 68 une tout autre image que celle d'un événement dont le message serait à rechercher dans les moeurs ou dans un effet de connivence générationnelle. Ce renouvellement s'accompagne d'un dynamisme de la pensée radicale, lequel se traduit à son tour par une efflorescence de maisons d'édition et de revues, parfois animées par de très jeunes gens. Depuis la chute du mur de Berlin, l'extrême gauche se trouve en effet confrontée à un défi qui stimule sa productivité théorique: celui de reconstruire une critique du néolibéralisme après l'échec du communisme tout en faisant l'économie de la violence.