L'entrevue - Israël, le cinéaste qui dérange

Photo: Louise Leblanc
L’acteur et documentariste Mohammed Bakri
Photo: Photo: Louise Leblanc L’acteur et documentariste Mohammed Bakri

Mohammed Bakri est un des acteurs israéliens les plus connus. Depuis qu'il s'est tourné vers la réalisation de documentaires, il y a une dizaine d'années, il est aussi devenu le plus controversé.

Il incarne peut-être à sa façon le fossé qui sépare les Juifs et les Arabes de la région. Ses détracteurs les plus acharnés l'accusent de faire le jeu des extrémistes palestiniens, alors que lui se décrit comme un inconditionnel de la non-violence, adepte de Gandhi.

Il reconnaît que les Arabes israéliens jouissent d'une certaine liberté, si insuffisante soit-elle à ses yeux, en matière artistique et culturelle. Il dit militer en faveur de la fin de l'occupation des territoires palestiniens tout en rêvant d'un État binational réunissant les Israéliens juifs et tous les Palestiniens, une thèse qui trouve très peu d'échos chez ses concitoyens juifs, lesquels refusent de devenir minoritaires dans le pays qu'ils se sont taillé il y a soixante ans.

Citoyen israélien d'origine arabe, Bakri a joué dans plusieurs films réalisés par des cinéastes locaux. Il a également fait carrière à l'étranger, dans des oeuvres de réalisateurs aussi connus que Constantin Costa-Gavras, Saverio Costanzo et Erik Clausen.

En 1998, il est passé derrière la caméra une première fois afin de présenter, dans 48, «l'autre version de l'histoire», en réaction à une télésérie sur la création de l'État d'Israël.

Mais c'est par un documentaire intitulé Jénine Jénine, tourné en 2002 et où il donnait la parole aux habitants d'un camp de réfugiés palestiniens de Cisjordanie après une incursion de Tsahal, que la véritable controverse est arrivée. Le film a été interdit de projection pendant deux ans en Israël avant que la Cour suprême de ce pays ne renverse cette décision, mais son réalisateur a dû ensuite faire face à un procès en diffamation intenté par un groupe de soldats.

«Tous mes documentaires étaient en réaction à quelque chose, dit l'acteur et réalisateur rencontré à la Cinémathèque québécoise, où il présentait la semaine dernière trois de ses documentaires. Je n'ai jamais rêvé de faire ce genre de films. Peut-être en ferai-je d'autre, mais rien ne presse. Les choses doivent arriver à point.»

Rêver de changement

Depuis Jénine Jénine, Mohammed Bakri a joué une seule fois dans un film tourné par un réalisateur israélien. Il s'agit de Nuzhat al-Fuad, de Judd Ne'eman. «C'était l'exception. Ne'eman est un homme très spécial, très à gauche, très avant-gardiste», dit M. Bakri, qui se sent «boycotté» depuis la controverse déclenchée par le documentaire.

«Auparavant, j'étais très connu comme acteur. Les gens respectent mon travail, poursuit-il, rappelant que Beyond the Walls, du réalisateur Uri Barbash, dans lequel il tenait l'un des principaux rôles, avait été mis en nomination pour l'Oscar du meilleur film étranger en 1984.

«C'était une première pour un film israélien. J'étais très respectable avant de réaliser Jénine Jénine», dit l'acteur, qui affectionne «les rôles d'antihéros parce que, dans l'histoire, les héros ont apporté le désastre à l'humanité. Ensuite, j'ai été attaqué à la télévision et sur Internet. Du point de vue de mes détracteurs, j'étais un extrémiste, comme Ben Laden. Ça m'a choqué parce que j'ai toujours cru que nous devons vivre en paix et nous respecter.

«Je rêve de changement au Moyen-Orient, de liberté pour tout le monde, d'un État commun pour les deux peuples. Cela arrivera, car on ne peut diviser un aussi petit pays», dit-il en référence à la Palestine mandataire d'avant 1948. «Les Juifs ont peur de perdre leur majorité, mais j'essaie de les rassurer. Ils seront de toute façon minoritaires en Israël dans 50 ans.»

L'exemple des dictatures arabes du Moyen-Orient, sans parler de l'Iran islamiste, ne justifie-t-il pas les craintes des Israéliens? «Ce n'est pas parce que les pays voisins sont des dictatures que nous devons le devenir, répond-il. Je veux nous comparer aux États-Unis ou à l'Europe, pas à l'Iran ou à la Syrie. D'ailleurs, je crois que les populations arabes se soulèveront contre les dictatures.»

Et l'intégrisme musulman, qui est au coeur du programme du Hamas, vainqueur des élections législatives dans les territoires palestiniens en 2006?

«Je crois, j'espère, que l'intégrisme disparaîtra parce que ceux qui s'en réclament se servent de notre cause. C'est le résultat du désespoir devant des conditions sociales et politiques inacceptables. Or ce n'est pas Dieu qui peut régler ces problèmes. Si nous arrivons à une paix réelle, le fondamentalisme va disparaître chez nous et ensuite ailleurs.»

DIABOLISER L'AUTRE

Mohammed Bakri reconnaît que les Arabes qui vivent à l'intérieur d'Israël sont «plus libres de faire des choses sur le plan culturel que les Palestiniens vivant dans les territoires occupés. La vie est plus confortable, nous avons un passeport israélien, nous pouvons nous déplacer librement, voyager à l'étranger.»

C'est dans ce contexte qu'il a joué sur scène le spectacle L'Opsimiste, en 1986, d'après le livre Les Aventures extraordinaires de Sa'îd le Peptimiste, une oeuvre de l'écrivain et député Émile Habibi. Il s'agissait, dit-il, de renouer avec ses racines culturelles. Il a d'ailleurs dédié à Émile Habibi son dernier documentaire, qui relate les ennuis qu'il a connus après Jénine Jénine.

«Je fais aussi dans ce film une grande place à mon avocat, Avigdor Feldman, un Juif victime de l'Holocauste», signale Mohammed Bakri. Ne risque-t-il pas ainsi de se voir reprocher de comparer la Shoah et la situation des Palestiniens? «Je ne compare jamais l'Holocauste et la tragédie palestinienne, répond Bakri. L'Holocauste est la chose la plus monstrueuse à s'être jamais produite dans l'histoire. Je ne me permettrais jamais de comparer les deux tragédies; c'est impossible et c'est défendu. On ne peut m'en accuser.»

On dit parfois que l'art a pour vocation de rapprocher les peuples. Manifestement, cela n'a pas toujours été vrai pour lui, en tout cas pas durant les dernières années. Mais à plus long terme? «C'est possible, bien que je sache que je ne changerai pas le monde. Il faut admettre que les gens sont fortement affectés par les médias. Or, je crois que les médias, qu'ils soient israéliens, palestiniens ou américains, trompent les gens. Oui, les médias palestiniens le font, c'est sûr, et c'est mal. Des deux côtés, on diabolise l'autre. Dans mes films, j'exprime les sentiments des gens, mais, quand je flaire la diabolisation dans des propos, je les écarte.»
3 commentaires
  • Gilles Bousquet - Inscrit 14 avril 2008 07 h 40

    Comparer pourrait être criminel ?

    Il est écrit plus haut : «Je ne me permettrais jamais de comparer les deux tragédies; c'est impossible et c'est défendu. On ne peut m'en accuser.»

    C'est défendu par qui ? pourquoi ? comment ?

    Est-ce que l'Holocauste pourrait être comparé au drame du Rwanda avec 800 000 Tutsi tués ou à celui du Cambodge avec près de deux millions de Cambodgiens et de Vietnamiens tués aussi et les Mayas et les Indiens d'Amérique ? Ou si la prison est risquée si c'est fait...genre ?

  • Marc Lebuis - Inscrit 14 avril 2008 20 h 58

    Du relativisme

    Voilà qui intéressant...

    Ce non juif peut critiquer ouvertement israel sans risquer sa vie. Il subit des réactions mais personne ne lui a tranché la tête ou ne l'a fait sauter, et la justice israelienne l'a traiter comme tout autre citoyen...et pourtant il critique Israel et les juifs avec muscle.

    Tant mieux pour lui. Je trouve troublant toutefois l'angle de la journaliste... De le présenter comme "victime" alors que lui, contrairement à des minoritaires de "Tous" les autres pays musulmans, ne peuvent même pas s'imaginer réfléchir tout tout, comme il le fait.

    S'il y avait la promesse d'un seul et unique exemple ou modèle de pays arabo-musulman démontrant que le citoyen jouis de l'égalité, de chances égalitaires et de conditions égalitaires, alors peut-être que les juifs israeliens seraient moins frileux à l'idée "d'être minoritaire. La communauté juive a probablement beaucoup plus à montrer à M. Bakri en ce qui a trait au savoir vivre avec l'étiquette minoritaire, ne le sont-ils pas partout ailleurs et depuis fort longtemps ?

    Voici un extrait des plus fabuleusement troublant de l'entrevue avec M. Bakri.

    ""Je veux nous comparer aux États-Unis ou à l'Europe, pas à l'Iran ou à la Syrie. D'ailleurs, je crois que les populations arabes se soulèveront contre les dictatures.""

    Ah ? Et pourquoi ? Comme si Israel ne se comparait pas à l'Europe et les États-Unis ? Bien sur que non, les programmes sociaux israeliens sont encore plus généreux que l'Europe et le Canada...

    Je signe: En admirateur non juif de la démocratie israelienne

  • Gilles Bousquet - Inscrit 14 avril 2008 22 h 28

    @ Marc le citoyen

    Marc le citoyen signe : En admirateur non juif de la démocratie israelienne.

    Signer incognito est assez étrange même si vous avez le droit d'admirer qui vous voulez, digne de l'être ou non,ce qui n'est pas un crime.