Clics et recyclage

Luomo, Finlande.
Photo: Luomo, Finlande.

Plus de cinquante artistes provenant d'une dizaine de pays se produiront à Ex-Centris, à la SAT et au Métropolis à partir de mercredi. Mutek revient en force et semble cette année vouloir rivaliser en quantité avec la qualité qu'on lui reconnaît depuis ses premiers pas. Une troisième édition débute cette semaine, avec un fourmillement d'approches des plus diverses, donc pour tous les goûts, autant de portes d'entrée dans un monde souvent déroutant fait d'échantillons, de brouillages de pistes sonores et de sensations allant des plus fines caresses auditives aux murs de sons en passant par les rythmes les mieux entortillés.

De retour pour sa troisième vie, Mutek confirme cette année sur papier les raisons pour lesquelles ce rendez-vous de la musique électronique s'est valu des commentaires flatteurs depuis sa création. Pendant les cinq jours de festivités électroniques, Mutek fera passer par Montréal certains des grands noms de la musique électro dans le monde. En plus, des plus jeunes, parmi la crème du genre, transiteront par les trois salles réquisitionnées pour présenter leurs travaux. Mais encore, grâce à une sélection à faire baver d'envie le monde entier et à une programmation sculptée avec précision, Mutek a tout pour emballer l'amateur de musique électronique en quête de cuisine actualisée.


Du 29 mai au 2 juin, la programmation de Mutek 2002 est construite de façon à faire monter le flux sanguin au fur et à mesure qu'approchera le week-end prochain. De mercredi, tout en douceur, en textures et en sons microscopiques, jusqu'à dimanche, qui carburera aux rythmes latins de l'électronique, la chaleur ira croissant. En début de semaine, l'Allemand Stephan Mathieu, un pionnier dans la matière, nous mettra en contact avec les derniers développements de sa musique, lors d'une soirée qui propose une immersion dans des espaces sonores dont on aura du mal à s'extirper (avec les Montréalais Helen of Troy et Ghislain Poirier — dont le disque Il n'y a pas de sud, sur l'étiquette new-yorkaise 12k, mérite qu'on y retourne assidûment —, de même que Janek Schaefer, mention honorifique dans la section Digital Music du prix ars Electronica en 2001).





Extraction à la source


Le parcours de Mathieu, qui vit à Saarbruecken en Allemagne, est singulier, tout comme son approche. Il s'est d'abord fait connaître à Berlin comme batteur d'improvisation dans le duo Stol, au début des années 90, dont la mouture était résolument pop. Bien qu'il ne travaille avec des machines que depuis 1998, son disque Frequency Lib (sur étiquette Ritornell) a été reconnu par le chic magazine britannique The Wire comme l'un des meilleurs disques de musique électronique de l'année 2001. Pour son premier passage à Montréal, Mathieu se produira dans deux concerts, le second consacré à l'étiquette de San Francisco Orthlorng Musork, où Mathieu se produira sous le nom de son pseudonyme, Full Swing, qu'il a utilisé depuis son premier disque.


Le processus qui mène à sa musique, Mathieu l'a déjà décrit comme «l'extraction à leur source des sons provenant de vibrations homéopathique». Comme d'autres, son approche est granulaire. Plus particulièrement, ce sont les finales des notes qui l'intéressent, les quelques dernières vibrations de la note, qu'il redéploie en des fresques sonores aux contours incertains, aux effets qui rivent cependant les épaules au sol. «J'ai enregistré les sons de ma batterie, d'un piano et je suis allé véritablement à l'intérieur de ces sons. Ce sont de petites particules où j'ai trouvé mon matériau, par exemple les derniers signaux d'un son réverbéré.»


Retoucher des micro-particules sonores l'intéresse avant tout, mais Mathieu précise que la longueur de ses échantillons a augmenté depuis ses premiers essais, pour devenir des segments plus substantiels de musique pop. On peut même reconnaître des citations très exactes sur son Frequency Lib, dont des notes tirées du répertoire des Smashing Pumpkins, comme sur la magnifique pièce Mrs. Moon. Bien qu'il ait résisté longtemps avant de citer la musique des autres, préférant produire son propre registre de sonorités, le travail de celui qui a fini par se désintéresser complètement de la batterie en est un d'appropriation. «Le sampling était presque un tabou pour moi. J'ai fait ce disque, Frequency Lib, avec des musiques d'autres personnes, mais j'ai depuis recommencé à enregistrer des instruments pour me monter une librairie de sonorités acoustiques, pour un projet que je qualifie de musique de chambre imaginaire.»


Celui qui vient du rock et qui battait la mesure du bout de ses baguettes a fini par produire une musique sans rythmes précisément marqués. «Comme batteur d'improvisation, j'ai toujours été intéressé par les petits détails des sons produits par mon instrument. J'en suis venu à être fasciné par les possibilités offertes par l'instrument lorsque passé à travers des plugins ou des logiciels.» La musique de Mathieu fait se fondre entre eux les plans sonores et fait en sorte que l'arrière-plan et l'avant-plan de ses brumes musicales se dissipent, bien qu'on puisse toujours les reconnaître. «C'est une part importante de mon langage musical» que de disséquer ainsi les sons. En point de fuite de sa démarche, Mathieu est attiré par le son de l'électricité en elle-même. «Cette attirance me vient sans doute du film Eraserhead [1977], de David Lynch», où l'on entend tous ces crépitements et grésillements électriques («buzzing and humming»). «J'aime ce genre d'erreurs digitales. Ça fait partie de la musique électronique, mais j'aime particulièrement ces sons.» C'est particulièrement audible sur Mrs. Moon, qui cultive cette sonorité de la défaillance, comme si des fils avaient été mal branchés. Par-dessus tout, Mathieu «cherche une forme de beauté». «Je ne cherche pas à secouer les gens», dit-il. Le premier des deux concerts de Mathieu, jeudi, reprend les idées pistes de Sad Mac Studies, «une musique triste et mélancolique», du titre de son dernier album sur étiquette ON/OFF. La prestation de Full Swing sera «en quelque sorte plus entertaining».





Approche politique


En ce sens, l'approche de Matthew Herbert occupe l'autre bout du spectre de la musique électronique. Celui qui a contribué au dernier album de Björk, Vespertine, répond par l'affirmative lorsqu'on qualifie sa musique de politique. Loin de l'apolitisme de la scène électronique, Herbert, qui était de Mutek l'an dernier avec un projet d'une tout autre nature, fera une charge antimondialisation. Pour son dernier disque, The Mechanics of Destruction, Herbert, qui sera à Montréal en tant que Radio Boy, travaille avec des sons provenant de produits de consommation qu'il a détruits. Sur scène, il ajoutera à des pistes préparées des sons d'appareils domestiques qu'il détruira préalablement, devant nos yeux. «La musique est pour moi toujours politique. Qu'elle soit une échappatoire, une alternative ou une critique.»


À cette dimension qu'il rattache à l'essence de la musique, Radio Boy ajoute clairement un commentaire social à ses dernières explorations. «Dans le passé, j'ai échantillonné des choses qui sont positives, comme la voix de mes amis, les sons de mon environnement, comme un journal sonore au quotidien. Je pense aujourd'hui que c'était égoïste. J'ai compris que ma musique était l'expression de mon mode de vie luxueux dans la mesure où je suis payé pour faire ce que j'aime. Maintenant, c'est explicite, parce que les objets que j'utilise sont des objets politiques.»


Le disque The Mechanics of Destruction contient une pièce sur McDonald's, sur Hollywood et sur les cafés Starbucks, dont les produits ont fourni les sons de base pour les compositions hautement rythmiques de Radio Boy. Par contre, RB ne se formalise pas qu'on reconnaisse ou non les sons du départ. «Je les place dans une machine, ce qui les éloigne de ce qu'ils sont à l'origine. C'est important que l'intégrité du processus demeure intact et qu'il en découle de la signification, mais ce n'est pas ma préoccupation de rendre l'écoute facile aux auditeurs.»


La matière qui lie les sons utilisés par Radio Boy demeure le rythme et les percussions. Pour lui, il est primordial qu'un élément soit commun à chacune des pièces, qu'un fil continu assemble les différentes plages. «Dans ce projet, je cherche à exprimer ma colère envers une société dont je ne considère pas faire partie. Ce qui me renverse, c'est le caractère jetable de cette société. On génère tellement de déchets, sans en prendre la responsabilité. Je prends quelque chose qui ne fait que passer pour la rendre un peu plus permanente par sa destruction.» Dans sa critique des corporations, à même sa protestation, Radio Boy pratique le recyclage, à travers un processus cathartique de destruction et de création. La difficulté, explique Herbert, c'est de ne pas se laisser emporter par le segment destructeur de la performance, de ne pas céder à ces forces négatives et conflictuelles pour assurer que la créativité ne soit pas engloutie dans ce processus.


Même en utilisant des machines, Herbert/Radio Boy a voulu préserver une attitude garage et punk pour cet album. Il a aussi utilisé une technologie qui date de 25 ans pour parvenir à ses fins. Sur scène, 70 % de sa musique sera improvisée. «Quand j'arrive sur scène, je connais la structure des pièces que je vais faire; par contre, avant de commencer, mes échantillonneurs sont tous vides.»





Stephan Mathieu


Jeudi 30 mai, 20h30


Ex-Centris


Full Swing


Samedi 1er juin, 14h


Société des arts technologiques





Radio Boy


Vendredi 31 mai, 21h


Métropolis