Les emballeurs de rêves

«Nous ne créons pas de symboles ni de messages. Nous créons d’abord des choses époustouflantes», dit Christo.
Photo: Pedro Ruiz Archives Le Devoir «Nous ne créons pas de symboles ni de messages. Nous créons d’abord des choses époustouflantes», dit Christo.
Lui a des airs de Woody Allen avec ses larges lunettes. Elle, tignasse flamboyante au vent, mène l'entrevue d'une main de fer et contrôle le plus infime détail de chacune des réponses. À l'image de ses oeuvres, le tandem Christo et Jeanne-Claude est le mariage de l'imagination débridée, combinée à une logistique digne d'une opération militaire. Quatre mains et deux cerveaux au service d'idées fixes et déjantées.

Pas étonnant que ces Sartre et Beauvoir de l'art visuel soient devenus un phénomène médiatique: leur seul couple est un spectacle permanent. Si on ajoute à cela des projets visant à entourer de six millions de mètres carrés de tissu rose fluo neuf îlots de Biscayne Bay, à Miami (1983), à voiler complètement le Pont-Neuf à Paris (1985), puis, en 1995, à emballer le Reichstag dans une Allemagne récemment unifiée, voilà de quoi déclencher la déferlante médiatique.

De passage à Montréal mardi soir pour rencontrer les étudiants de l'université Concordia, ce couple siamois se fiche pourtant éperdument des étiquettes et maintient le cap sur le gigantisme qui marque presque tous ses projets.

«En 40 ans, nous avons réussi à réaliser 19 projets mais essuyé des refus dans 37 cas. Nous sommes habitués à ces difficultés. Pour Les Portes [The Gates, à New York], il a fallu attendre 26 ans», souligne Jeanne-Claude.

S'ils disent leurs oeuvres apolitiques, les projets de Christo et Jeanne-Claude ont plus souvent qu'à leur tour soulevé des tempêtes politiques, sans compter l'ire de certains écologistes qui jugent que ces emballeurs mégalomanes se fichent de l'environnement. En Allemagne, l'enveloppement du Reichstag a d'ailleurs donné lieu à un virulent débat national qui s'est terminé au Bundestag, où les députés ont dû voter pour sceller le sort du fameux projet artistique.

Idem pour le Pont-Neuf, un projet qui a mis plus de dix ans à voir le jour, pris en otage par la guerre larvée que se menaient le président François Mitterrand et le maire de Paris de l'époque, Jacques Chirac, hostile au projet.

«Le projet du Pont-Neuf fut le plus ardu. Nous espérons ne plus avoir à vivre pareille horreur. Chirac et Mitterrand s'haïssaient et ne s'entendaient sur rien. Il a fallu faire en sorte que ces deux hommes s'entendent», insiste Jeanne-Claude.

C'est sans compter le regard porté sur eux par le milieu de l'art, fortement divisé sur l'intérêt de leurs oeuvres. Le couple est parfois qualifié de pure entreprise de marketing, dénuée de tout sens artistique. D'autres voient au contraire dans ses projets plus grands que nature des oeuvres d'une immense poésie, stupéfiantes de beauté.

À ces détracteurs, les deux artistes rétorquent du tac au tac: «Se demande-t-on si la musique de Mozart a un sens, un message? C'est de l'art, point. Nous ne créons pas de symboles ni de messages. Nous créons d'abord des choses époustouflantes», tranche Christo. «On ne définit pas l'art, on crée l'art. Nous ne nous sommes pas des emballeurs. Une minorité de nos oeuvres a consisté à empaqueter. Le seul titre qui soit juste, c'est celui d'artiste de l'environnement», réplique Jeanne-Claude, pointilleuse à souhait.

Ceux qui ont mis 26 ans à convaincre la Ville de New York de dresser 7503 portes ornées de voile safran dans Central Park, 22 ans à emballer le Reichstag et dix ans à mettre au pas les autorités françaises affirment que ce lent processus de gestation est partie intégrante de leurs oeuvres.

«Le processus fait absolument partie de l'oeuvre. Comme les neuf mois de grossesse d'une femme, ils sont très importants, mais le but est de voir un jour le bébé», commente Jeanne-Claude.

Dans plusieurs cas, l'entreprise est en effet titanesque. Pour réaliser The Gates, à New York, il a fallu déplacer par camions l'équivalent des deux tiers de la tour Eiffel en métaux (5000 tonnes) dans une ville entourée de ponts, où le transport par poids lourds est sévèrement contrôlé.

Drôles d'oiseaux

Ce duo d'artistes, qu'on dit nés le même jour à la même heure, s'est rencontré pour la première fois à Paris en 1958. Émigré bulgare, Christo Javacheff rencontre alors Jeanne-Claude Denat de Guillebon, fille de général, née à Casablanca. Christo et Jeanne-Claude créent leur première oeuvre «empaquetée» rue Visconti, à Paris, faite d'un mur de barils de pétrole. Ils émigrent ensuite aux États-Unis en 1964 et vivent à New York depuis. Dans leur entourage, on compte de puissants alliés, dont d'anciens premiers ministres et de riches financiers, notamment le maire de New York, Michael Bloomberg, qui a d'ailleurs donné son aval à leur projet après avoir été élu.

Ceux qu'on dit immensément riches multiplient toutefois les paradoxes. Anticapitalistes, ils refusent de toucher un seul sou provenant de la vente de produits dérivés de leurs oeuvres. «Nous refusons la commercialisation de notre art», plaide la rousse dame. Mais ils dépensent les millions sans compter pour leurs oeuvres éphémères, appelées à durer quelques semaines, quelques mois tout au plus. Sans subventions ni mécènes, le financement de leurs oeuvres est entouré d'un certain mystère. Ils affirment financer seuls tous leurs projets par la vente d'esquisses et de dessins préparatoires, vendus sans l'aide d'intermédiaires ou agents. Le prix de ces oeuvres originales, toutes réalisées par Christo, oscillerait entre 15 000 $ et 260 000 $.

«Nous pourrions acheter des châteaux, des bijoux, des maisons d'été, mais nous choisissons de faire ces projets», insiste Christo, repoussant une mèche grise.

Sous des allures simples se cachent par ailleurs des travailleurs forcenés, des esprits obstinés. Pour réaliser son prochain projet, baptisé Over The River, dont l'aboutissement est prévu pour l'été 2011, le couple a parcouru pas moins de 22 000 kilomètres et arpenté cinq rivières dans les Rocheuses américaines à la recherche du lieu idéal. «Ça, c'est la partie facile, car ce sont nos seules vacances», lance Jeanne-Claude.

Cet autre projet gigantesque de 42 millions de dollars consistera à étendre des panneaux de toile sur environ dix kilomètres, de huit à vingt-cinq pieds au-dessus de la rivière Arkansas, au Colorado. Les visiteurs pourront admirer l'oeuvre à pied, en voiture et même en canot ou en rafting. Pour ce projet, plus de 2000 pages d'études de faisabilité ont été pondues. Les artistes devront assurer la construction de parkings, voir au contrôle de la circulation automobile, aménager des accès à l'eau particuliers pour certains animaux et même construire un héliport afin de permettre l'évacuation de blessés en cas de besoin.

«Nos projets sont tous écologiques et respectueux de l'environnement», se défend Jeanne-Claude, s'empressant d'ajouter que la toile du Reichstag a fini ses jours déchiquetée et remaniée en sous-tapis, tout comme celle du Pont-Neuf. Quant au métal, il est revendu, souvent à fort prix, pour être refondu.

Malgré les obstacles qui parsèment leur parcours, les deux vieux artistes caressent un dernier projet, plus fou encore. Ils souhaitent ériger dans le désert des Émirats arabes unis une mastaba, c'est-à-dire un ancêtre des pyramides propre à ce coin de pays, faite de près de 400 000 barils de pétrole multicolores. Démesuré, dites-vous? Quatre équipes d'ingénieurs planchent à temps plein sur ce projet surréel dont ils espèrent vendre les droits à un riche cheik ou à une entité administrative. Vivront-ils assez vieux pour voir cette mastaba?

«Nous n'avons que 72 ans, nous espérons pouvoir bien voir ce projet. Mais comme tous les autres projets, cela ne dépend pas de nous. En 1982, nous n'aurions jamais pensé un jour que le Reichstag se réaliserait», note la dame.

Entre-temps, le drôle de tandem poursuit son travail d'éducation, notamment en donnant des conférences auprès des étudiants. À deux, en symbiose, l'un répondant pour l'autre.

«Il n'y a que trois choses que nous ne faisons pas ensemble. Prendre l'avion, car si l'un mourait, l'autre pourrait continuer.» Christo, qui dit travailler 17 heures par jour dans son atelier, fait seul les croquis et les dessins. Elle, on l'aura deviné, s'occupe de la comptabilité.
1 commentaire
  • Yvon - Inscrit 7 février 2008 08 h 11

    Art

    Ce n'est pas de l'art, c'est de la performance. Que du quantitatif se comparant à la traversée de l'Atlantique ou à un voyage vers la lune. L'art est rare.