Exposition - Sur quelques Palestiniens morts

Beyrouth — L'art vampirise-t-il la vie? Peut-on faire une oeuvre d'art d'existences détruites? Ces questions pour organisateurs de colloques, et qui trahissent sans doute un esprit occidental, n'ont vraisemblablement pas effleuré l'esprit d'Adila Laïdi au moment d'organiser l'exposition Cent chahids, cent vies.

Présentée du 10 au 17 mai au Palais de l'UNESCO à Beyrouth, l'exposition tient pourtant tout autant de l'installation, chère à l'art contemporain, que du document d'actualité. L'idée en est venue à Adila Laïdi en octobre 2000, au lendemain de la seconde intifada. Pour cette Algérienne ayant épousé un Palestinien et vivant à Ramallah depuis 1996, où elle dirige le centre culturel palestinien Khalil Sakakini, le but était double: montrer à l'Occident que ces Palestiniens morts, dont aucun, en passant, n'avait participé à des opérations suicide, menaient aussi des vies ordinaires, si tant est que l'adjectif ait encore un sens dans cette région du monde; offrir un espace méditatif aux Palestiniens forcés de vivre dans un milieu où la violence est historique, quotidienne, politique.


En langue arabe, chahid veut dire martyr, ce qui ne fait pas pour autant de ce dernier un saint, aux yeux de l'islam. Martyrs, victimes, cent individus, âgés de 11 à 68 ans (et parmi eux quelques femmes) sont morts, quoi qu'il en soit, tous tués par des balles israéliennes, tandis qu'il sortait d'un taxi pour l'un, parlait au téléphone à sa mère pour l'autre, rentrait de l'école pour ce garçon, ou lançait des pierres, oui, comment ne pas lancer des pierres? Un missile lâché du haut d'un hélicoptère, le fusil-mitrailleur d'un soldat ou d'un tireur embusqué auront répliqué, souvent à bout portant. On aura compris dans quel camp se situe l'exposition.


Et l'art? Le voici, sobre, poignant, sans pathos. On entre dans une grande pièce nue. Sur trois murs, classés par âge croissant des victimes, cent petites boîtes en plastique, chacune contenant un objet cher au disparu, remis par la famille et entouré d'une ficelle en rafia. Au-dessus, une photo, pauvre cliché que les familles les plus pauvres n'auront même pas été en mesure de fournir, pour certains. Toutes les photos sont floues, légèrement bougées à dessein, comme pour accentuer le caractère déjà fantomatique de leurs sujets.


L'uniformité de la présentation privilégiée par le commissaire Samir Salameh vient rythmer le parcours de l'exposition, en rappelant l'égalité de tous devant la mort, bientôt dans l'oubli. C'est compter sans l'objet retenu, dépositaire en quelque sorte de l'existence anéantie et irradiant d'autant plus de cette vie qu'il est banal: game-boy, porte-monnaie, ceinture, tee-shirt, photo d'une mère morte, chaussure de sport, gant de boxe, keffief, CD, coran de poche. Au centre de la pièce, le dispositif est rompu par l'insertion d'artefacts répondant aux mêmes critères de sélection, mais disposés autrement en raison de leurs dimensions. C'est un vélo d'enfant, une cage d'oiseau. Est-ce aussi le mouvement? L'échappée hors du destin?


Sur place, aucun texte n'accompagne l'exposition si l'on excepte le nom du disparu, inscrit à côté de la photo. Le visiteur est donc renvoyé à l'énigme de ces vies (de toute vie) ici réduites à une épure, usée, brisée. Et il faut se reporter au catalogue pour obtenir quelques détails biographiques. Le plus jeune des chahids avait 11 ans. Il s'appelait Muhammad Al-Durra. Le 3 octobre 2000, souvenez-vous, vous l'avez vu mourir en direct à la télévision, blotti contre son père, impuissant à le protéger des tirs israéliens. Dans leur boîte en plastique, les baskets, qui ont gardé la forme des pieds de l'enfant, tiennent de l'ex-voto profane, mais aussi de l'objet à l'ère de sa reproduction industrielle et des grandes marques, que seul un souffle de vie, aussi bien dire peu de chose, est en mesure de rendre unique.


Cent chahids, cent vies a d'abord été présentée à Ramallah et à Naplouse, comme il se doit. Après Beyrouth, elle se transportera en Jordanie et en Syrie. Dans son édition du 13 mai dernier, le quotidien français de Beyrouth L'Orient-Le Jour faisait état d'invitations reçues de Grèce, d'Italie et du Canada, que les événements du 11 septembre auraient mises en veilleuse. À quand Montréal?