Cinéma - De l’importance relative d’être Canadien

Les bruyants amateurs de bière et de musique heavy métal vont éprouver un léger malaise devant Fubar, le portrait dévastateur que le cinéaste Michael Dowse et ses deux comparses, Paul J. Spence et Dave Lawrence, proposent de l’étrange confrérie des headbangers. Et à en juger par les imbécillités que Dean (Spence) et Terry (Lawrence) peuvent dire et commettre, ils ne seront peut-être pas très nombreux à tenter le douloureux exercice de rire d’eux-mêmes. Mais pour le réalisateur et les deux acteurs-scénaristes, rencontrés la semaine dernière dans un hôtel chic où on ne risque pas de croiser Dean et Terry, il y a matière à rire (ou à pleurer, selon le point de vue).

Puisant dans une foule de rencontres plus ou moins amusantes dans les cours d’école et, plus tard, sur les plates-formes de forage du nord de l’Alberta, Paul J. Spence et Dave Lawrence ont créé des personnages d’une insolence et d’une grossièreté qui dépassent l’entendement et qu’ils ont défendu sur scène, à Calgary, pendant des années. Avec la complicité de Dowse, les voici qui débarquent sur nos écrans, dans une comédie déguisée en documentaire, à la fois plein de naïveté et d’audace, où, selon Lawrence, l’objectif ultime était de «repousser les limites de la comédie traditionnelle, quitte à offenser certaines personnes».

Une vaste supercherie
S’il y en aura pour lever les yeux au ciel, d’autres mettront en question le choix d’opter pour les attributs du documentaire... tout en prévenant le spectateur au début du film qu’il s’agit d’une vaste supercherie. «Lors des projections-tests, raconte Michael Dowse, les spectateurs riaient moins lorsqu’on ne mentionnait pas qu’il s’agissait d’un faux documentaire. On éprouve toujours une sorte de culpabilité à se moquer des travers de vraies personnes... » Pas question, donc, de confondre le public comme l’avaient fait si habilement les concepteurs de The Blair Witch Project. Même si Paul J. Spence trouve «flatteur» le fait que certaines personnes croient qu’il s’agit d’un véritable documentaire (même si de véritables headbangers se sont prêtés au jeu sans trop savoir... ), «il ne fallait pas se détourner de la véritable raison d’être du film: une comédie».
Le résultat: une satire décapante, produite avec des moyens de fortune (budget total: 400 000 $) mais qui leur permettait de tourner librement, sans avoir à rendre des comptes pour justifier leurs folies et le nombre de caisses de bière à se procurer... Michael Dowse ne regrette pas d’avoir fait Fubar «de manière artisanale. De toute façon, aucun organisme de soutien au cinéma n’aurait accepté de nous subventionner, surtout à l’étape du scénario... ». Un scénario, il faut bien le dire, quasi inexistant, où tous les dialogues ont été improvisés et où l’intrigue tient en quelques pages à peine.
Au delà du caractère iconoclaste de l’entreprise et de la description impitoyable d’un milieu baignant autant dans le houblon que dans la médiocrité, les créateurs de Fubar cherchaient, sans trop le claironner, une sorte de «quintessence canadienne». Cette quête m’apparaissant aussi ambitieuse qu’illusoire, j’étais curieux de savoir ce qu’ils avaient bien pu dénicher sur le sujet. «Je crois qu’il n’y a pas de réponse, lance Paul J. Spence. À sa manière, notre film pose la question.» Pour Michael Dowse, il apparaît évident que «l’imaginaire canadien n’est pas peuplé de superhéros, de stars du rock ou de puissants avocats. En général, le cinéma canadien s’intéresse à des personnages plus ordinaires».
Dans le cas de Dean et Terry, «ordinaire» n’est peut-être pas le meilleur qualificatif. Entre des querelles épiques avec le pauvre documentariste qui les suit à la trace, un séjour en camping où le duo saccage tout sur son passage, sans compter leur appartement, qu’ils mettent sens dessus dessous pour le simple plaisir de la chose, les mots nous manquent... Et on peut se demander ce que les Albertains peuvent penser de ce regard pas très glorieux sur une partie d’eux-mêmes. Là encore, les créateurs de Fubar ne cherchent pas à donner toutes les réponses. «Certaines personnes de Calgary, à l’image de celles qu’on voit dans le film, sont très fières de leur ville, la trouvent très belle... parce qu’elles n’en ont pas vu d’autres», précise Paul Spence. Et Michael Dowse d’ajouter: «En général, les Albertains se foutent pas mal de ce que le reste du Canada peut penser d’eux.» Reste à voir ce que le reste du Canada, justement, pensera de leur film, «une oeuvre qui abaisse à peu près tous les standards de qualité du cinéma canadien!», me lance Paul J. Spence dans un grand éclat de rire.