Vitrine du disque - Van Morrison ne va plus que chez le disquaire de collection

«Le premier album studio de Van Morrison depuis trois ans», clame l'autocollant publicitaire apposé sur le cellophane de Down The Road. Trois ans, dame! Court délai pour n'importe qui d'autre (il en faut six à Bélanger), c'est quasiment la retraite pour le cher bulldog de Belfast, qui nous a habitués à un disque neuf toutes les deux semaines. J'exagère un tantinet, mais sa production des dernières décennies semble ininterrompue à qui n'est pas un insatiable fan (lequel se procure d'innombrables bootlegs pour combler les fins de semaine sans parution). De fait, Van The Man n'est pas demeuré précisément inactif depuis son Back On Top de 1999: rien qu'en 2000, il a revisité la musique de son adolescence en compagnie du pionnier Lonnie Donegan (The Skiffle Sessions - Live In Belfast), puis s'est vautré sans cérémonie dans un beau tas de standards country-blues (You Win Again).

Voici, pour changer, un album de ses nouvelles chansons. Changer? La photo recto du livret montre la vitrine d'un disquaire spécialisé en vinyles anciens, un «vintage record shop» comme il en pleut au Royaume-Uni. Les pochettes annoncent la couleur: James Brown At The Apollo, le Rolling Stone de Muddy Waters, The Best Of Louis Armstrong, le Greatest Hits Vol. 1 de Hank Williams, un Chet Baker, un Lightnin' Hopkins, etc. C'est là, comprend-on, que le bon Van se fournit en galettes. Pas nécessairement dans la boutique de la photo, mais à même ce corpus. C'est Van Morrison qui dit: toute ma musique vient de là, «down the road». Ou plutôt: toute la musique est là.


Cousin irlandais du récent Love & Theft de Bob Dylan, Down The Road est en cela bien plus qu'une profession de foi envers les formes de base de la musique populaire américaine: c'est affirmer qu'il n'y a rien eu de meilleur depuis James Brown, Ray Charles et Muddy Waters et qu'il vaut mieux perpétuer leur manière que chercher en vain à réinventer la roue. À ce point-là, ce n'est même plus de la nostalgie, c'est de l'épuration.


On ne trouvera donc là-dessus que peu de Van Morrison à la Van Morrison (seules Down The Road et Fast Train rappellent vaguement Into The Mystic ou Madame George), mais beaucoup de Van à la Ray Charles (Evening Shadows), à la Muddy Waters (Choppin' Wood), à la Sam Cooke (Hey Mr. DJ) ou à la Hank Williams (What Makes The Irish Heart Beat), épousant jusque dans le détail des arrangements la forme de chacun de ces grands précurseurs. Formes considérées comme étant parfaites par l'Irlandais: il ne crée donc plus qu'à l'intérieur de ces paramètres.


Vision réductrice? Difficile de ne pas lui donner raison, tellement c'est juteux, tellement c'est vital, tellement c'est bon. Quasiment aussi bon que des vinyles de Ray Charles ou Sam Cooke. Remarquez, c'est bon parce que la voix et la qualité d'émotion de Van Morrison transcendent toutes les formes: il a beau s'offrir l'instrumentation, le son et l'ambiance du Hit The Road, Jack! de Ray Charles dans son Meet Me In The Indian Summer, c'est lui qui mâchouille, triture et marmonne les syllabes à sa manière inimitable. Il a beau chiâler qu'il a eu le blues «down in New Orleans», c'est son Belfast qui est tout bleu. Down The Road est formidablement bon parce que les musiques y sont plus vraies que nature, mais surtout parce que Van Morrison s'y adonne corps et âme. Sa ferveur, son purisme imbibent chaque performance. Écoutez sa version de Georgia On My Mind, seule relecture de l'album, et osez lui dire qu'il radote une vieillerie. La douleur qu'il y exprime est peut-être ancienne comme le monde, mais c'est maintenant que ça lui fait mal. Et que ça nous fait tant de bien.


Sylvain Cormier





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RINGS AROUND THE WORLD


Super Furry Animals


XL Recordings (Sony)


Bibittes à poil du pays de Galles, les Super Furry Animals peuvent s'enorgueillir d'un titre de gloire pas banal: ils ont en effet accompagné les Beatles. Pas en personne, vous pensez bien, mais quand même. Précisons: sur son album de bidouillages électroniques Liverpool Sound Collage de 2000, Paul McCartney a bel et bien greffé des p'tits morceaux inédits de sessions d'enregistrement des Beatles à la musique étrangement pop des Super Furry Animals. Le résultat était plutôt intéressant, certainement assez pour justifier le sourcil dressé à la réception de cet album, le cinquième du groupe.


Les Furries font dans la chimie amusante, comme la plupart des groupes britanniques d'aujourd'hui, mais pas mal moins brillamment que Radiohead. Comprenez par là que leur musique est un substrat génétiquement modifié de tout ce qu'on peut trouver d'ingrédients stupéfiants chez les Beach Boys de l'ère Pet Sounds/Smile (leur Receptacle For The Respectable est un hommage pas du tout déguisé à la folie géniale de Brian Wilson), chez T. Rex (Gypsy Space Muffin se chante presque sur l'air de Jeepster), chez Elvis Costello période pop somptueuse (Presidential Suite), chez le Pink Floyd des années extraterrestres (No Sympathy est un enfant à peine illégitime du Fearless de l'album Meddle), et bien sûr chez les Beatles psychédéliques (on obtient assurément It's Not The End Of The World si on tord assez longtemps Sgt. Pepper's).


Il y en a pour 80 minutes sur deux compacts, de quoi planer agréablement sans trop se poser de questions sur l'originalité du résultat. De fait, à la troisième ou quatrième écoute, les références finissent par se dissoudre dans l'ensemble, de sorte qu'on en vient à apprécier les Super Furry Animals pour ce qu'ils sont: des recycleurs d'un certain talent, capables de mêler habilement les sons hérités d'hier avec leurs drôles de bruitages d'aujourd'hui. Il manque certes un propos pertinent, mettons l'acidité d'un Thom Yorke, pour élever le double disque au rang d'art, mais Rings Around The World recèle trop d'heureux arrangements et de finesses mélodiques pour aboutir dans la poubelle aux ersatz avec les Kula Shaker et autres Oasis.


S. C.





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JAZZ





AT THE REBBE'S TABLE


Tim Sparks


Tzadik


Il existe un proverbe yiddish particulièrement juste. En six mots, un bipède particulièrement allumé a décliné la vérité d'entre les vérités: «L'homme pense et Dieu rigole»! Cette petite merveille, on l'a découverte dans un disque. Plus exactement, dans le texte qui accompagne la publication du nouvel album du guitariste Tim Sparks. Le titre? At the Rebbe's Table.


Toujours est-il que ce proverbe a été le prétexte d'une composition suave de John Zorn qui, soit dit en passant, a produit l'album en question. Le morceau a été baptisé Mashav qui, en yiddish, signifie «pensée». Pendant trois minutes et quarante huit secondes, Sparks déroule par guitare classique interposée les atermoiements du bonhomme et les rires de Dieu.


Ce morceau ajouté à tous les autres fait de cette production un... un... régal! De bout en bout. Entre les guitares acoustiques de Sparks, la contrebasse de Greg Cohen, le violoncelle d'Eric Friedlander et les percussions de Cyro Baptista, pas une seule note ne tombe en désuétude. Ce n'est jamais à plat. Surtout, surtout, c'est un fantastique voyage dans le temps. Ici, on nous propose une pièce yéménite, là une pièce écrite en Pologne, ou en Espagne, ou en Grèce. Cette précision géographique a ceci d'important qu'elle nous révèle que parfois les musiques sont ashkénazes, parfois sépharades. Si vous aimez les musiques du monde, ce disque vous ravira. C'est garanti.


Serge Truffaut





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THE INFINITE


Dave Douglas


Bluebird/RCA Victor/BMG


Le trompettiste Dave Douglas est bourré de talent. Cela ne fait aucun doute. Ses albums sur Winter-Winter sont des petites merveilles. Ceux sur Arabesque le sont moins. Ceux réalisés dans le cadre du groupe Masada de John Zorn sont superbes. Ceux sur Soul Note le sont moins. Et ceux de Bluebird?... Il y a un problème. Douglas enregistre trop. Ça gâche le talent, cette surabondance. Publier parfois jusqu'à trois albums dans l'année, ça fait désordre. Celui-ci ne fait pas exception. Il y a de bons moments et il y a les moments de l'ennui. C'est comme ci comme ça. C'est mi-figue, mi-raisin. C'est un album de Normand.


S.T.





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HIP-HOP





FANTASTIC DAMAGE


El-P


(Definitive Jux)


Après avoir complètement chamboulé la planète hip-hop indépendante au sein de Company Flow ou à titre de réalisateur sur The Cold Vein de Cannibal Ox, El-P se démarque une fois de plus avec l'incroyable Fantastic Damage. Ce disque solo va droit au but mais peaufine aussi une approche fort complexe autant au chapitre des paroles qu'à celui des sonorités abrasives. Comme chez Anti Pop Consortium, l'exploration est à son comble. Loin de faire table rase avec l'histoire du hip-hop, cette musique puise dans l'électronique sauvage tout comme dans le rock turbulent pour concocter un mélange assez new-yorkais dans l'âme. Du commentaire social à la réplique personnelle, le ton demeure virulent du début à la fin. De Vast Aire à Cage en passant par Camu Tao, Aesop Rock ou Mr. Lif, on peut entendre la plupart des membres du label Def Jux qui viennent appuyer le grand patron. Sur Stepfather Factory, El-P règle ses comptes avec un beau-père violent. Plus loin, il va même jusqu'à remettre en question la crédibilité des jeunots d'Anticon. On a aussi droit à des répliques savoureuses contre une industrie pas toujours honnête avec ses artistes. Sans contredit l'album de hip-hop qui fera le plus jaser en 2002. Il ne reste qu'à choisir son camp.


David Cantin





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CHANSON





GILBERT BÉCAUD


Gilbert Bécaud


EMI





ENCORE PLUS DE GILBERT BÉCAUD


37 CHANSONS ESSENTIELLES


Gilbert Bécaud


EMI


C'est Hergé qui avait raison. Après sa mort, tintin! Fini Tintin. Pas question de laisser Bob de Moor, son fidèle collaborateur, achever Tintin et l'Alph-Art. Même s'il pouvait encrer la houppe mieux que le papa du reporter. Tous les parachèvements posthumes ont la désagréable odeur de l'embaumement. Les Beatles survivants, même en faisant leur possible, n'ont pu que desservir les maquettes de Lennon, figées dans leur temps. Dan Bigras, si bien intentionné fût-il, n'est pas arrivé à donner aux bandes d'essai du Jezabel de Gerry Boulet l'aboutissement voulu: c'est Gréco qui l'a dit, il n'y a pas d'après à Saint-Germain-des-Prés. Cela dit pour souligner à gros traits l'évidence: Gaya Bécaud aurait dû laisser en l'état les maquettes de l'ultime album de Bécaud. Les livrer telles quelles, comme l'a fait la veuve de Hergé pour le découpage et les croquis de Tintin et l'Alph-Art.


Étaient-ils inaudibles sans autre accompagnement que le piano, ces 28 titres? Le timbre ferme et fort de Bécaud affirme le contraire: la voix seule aurait suffi. Et pourquoi ne donner que 13 des 28 chansons? Choix odieux par définition: il eût mieux valu transférer tout sur disque et permettre aux gens de vivre le deuil de cet ultime album dans le dénuement même des bandes de travail. C'est précisément ce que ces retouches empêchent: on fait comme si ça continuait. On se met à la place du défunt et on boucle proprement la boucle au lieu d'assumer l'inachèvement, fatalité qui donne à la vie toute sa valeur.


Dommage pour ces chansons qui méritaient d'exister dans la saine tristesse de l'absence d'orchestrations. Surtout ces couplets-testament que sont Je partirai, Le Train d'amour, Viens dans la lumière, Au bout de la route et Au revoir (adieu l'ami): la luxuriance de l'instrumentation ajoutée (cordes, cuivres, choeurs, la totale) frôle l'indécence. «Il faudra bien que ça arrive, je partirai», chante Bécaud. Il savait, lui, qu'il ne se survivrait pas. Autant se rabattre sur les chansons complétées du vivant de l'artiste: si vous n'avez pas déjà Nathalie, La Vente aux enchères, Un peu d'amour et d'amitié, Le Bain de minuit et autres Rosy et John, elles sont presque toutes au nombre des 37 chansons essentielles choisies pour cette première compile de l'après-Bécaud. Là-dessus, au moins, Gilbert Bécaud vit tel qu'il l'a voulu.


S. C.





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LE CABARET DES REFRAINS, VOLUME 2


Artistes divers


Éditions Radio-Canada et GSI musique


En 2000 paraissait le volume 1 du Cabaret des refrains, dans le sillage des spectacles du même nom qui sont présentés une fois par mois en salle. Monique Giroux y reçoit des chanteurs et des «plombiers», c'est-à-dire des gens dont le métier n'est pas directement lié à la chanson. À ses invités chanteurs, elle propose d'interpréter des chansons inattendues en regard de ce qu'ils ont l'habitude de chanter. Quand ces spectacles ont commencé en 1998, personne ne pouvait deviner ce que l'expérience allait donner. Rapidement, le Cabaret des refrains est devenu un phénomène, une rencontre très courue avec son ambiance aussi festive que décontractée. Les «plombiers» y sont particulièrement appréciés. Sur le premier CD, on pouvait entendre, notamment, les voix de Lucille Dumont interprétant Léo Ferré, d'Anne-Marie-Gélinas chantant Barbara, de Claude Gauthier chantant Nougaro, ainsi que des regrettés Jean-Louis Millette et Sylvain Lelièvre.


Le volume 2 contient un florilège des meilleurs moments des spectacles présentés entre septembre 2000 et décembre 2001. Entre autres perles: la comédienne Huguette Oligny se révèle une interprète inoubliable, mêlant l'émotion à une tendre ironie dans Si tu t'imagines (paroles de Raymond Queneau, musique de Joseph Kosma), un succès fétiche de Juliette Gréco; Clémence DesRochers cuisine à la manière Clémence une chanson associée à Jeanne Moreau; France Castel chante Prévert et Kosma, Monique Richard, Anne Sylvestre; Marie-jo Thério, Aragon/Brassens; Paul Piché et l'écrivaine Marie Laberge, Brel; Richard Seguin, Moustaki et Andrée Lachapelle, une très célèbre chanson de Pierre Barouh et Francis Lai tirée du film Un homme et une femme. En prime, notre collègue Sylvain Cormier enfile la salopette du plombier pour se joindre à Monique Giroux et jouer-chanter en duo avec l'animatrice la surréaliste Panne d'essence (de Loudemilk, Aber et Franck) en inversant les rôles: dans ce cas-ci, c'est la fille qui prend le garçon au piège d'une panne inventée; les arrangements kitsch et les paroles de cette ballade interprétée au second degré, quelque 35 ans plus tard, ne peuvent que faire rigoler. Bref, cette nouvelle moisson est riche de découvertes et de curiosités. Le Cabaret des refrains est réalisé depuis 1998 par Martine Jessop. Denis Chartrand et Philippe Noireaut se partagent la direction musicale.


Solange Lévesque