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Pérou: des peintures millénaires menacées

On les montre souvent du doigt pour les torts qu'elles causent à l'environnement. Or, cette fois, c'est tout un pan du patrimoine péruvien que menacent les projets de compagnies minières canadiennes sur les hauts plateaux qui ont vu naître les premières civilisations andines.

Il y a déjà plus de sept ans que Robert Hostnig, un Autrichien d'origine installé au Pérou, ratisse les plateaux andins du sud-est du Pérou, son bâton de marche et son carnet à la main, à la recherche des peintures rupestres qui tapissent ces déserts de roches. Dans certaines régions, notamment celle de Corani et Macusani, deux villages situés dans le département de Puno, il a découvert l'une des plus fortes concentrations de peintures rupestres du Pérou, un pays reconnu pour son riche patrimoine archéologique.

C'est à plus de 4200 mètres d'altitude, dans ces terres désertiques aux allures lunaires, ponctuées de pics rocheux, de canyons et de roches erratiques, que Rainer Hostnig dépiste les traces laissées il y a plus de 4000 ans par les premiers habitants du monde andin.

Or ce décor féerique et son patrimoine archéologique pourraient bientôt être réduits en poussière par les mastodontes sur roues et les foreuses de minières canadiennes. Environ une dizaine d'entre elles ont acquis récemment des permis d'exploration (claims) sur des territoires gigantesques englobant les secteurs de Corani et Macusani, situés hors des sentiers touristiques fort fréquentés de Cuzco et du lac Titicaca. Plusieurs compagnies y activent déjà leurs foreuses afin d'y analyser des gisements d'uranium, un minerai dont le cours a récemment bondi en raison de la flambée du coût des carburants fossiles.

D'ici trois ou quatre ans, certaines entreprises, dont Vena Resources de Toronto, attirées par l'intérêt croissant voué à ce métal radioactif, projettent d'y creuser des mines d'uranium à ciel ouvert. Tout cela dans l'indifférence générale, puisque seuls quelques lamas et alpagas se disputent ces plaines battues par le vent, habitées par des villageois Quechua depuis des millénaires.

«Le secteur de Corani et Macusani regroupe les plus beaux sites d'art rupestre que j'ai visités. À chaque dizaine de mètres, il y a des peintures regroupées par dizaines sur les affleurements rocheux», a affirmé au Devoir M. Hostnig.

Des traces issues du fond des âges

Cette richesse archéologique s'explique par les «forêts de pierre» du secteur de Corani et Macusani, qui ont longtemps été le centre de domestication du lama en raison des canyons naturels, qui permettaient de capturer celui-ci plus facilement en faisant office d'enclos. Des générations ont pu y survivre grâce à ces modes de chasse primitifs.

Résultat, Hostnig y a découvert jusqu'à maintenant quelque 200 sites comportant environ 600 différents panneaux décorés de figurines et de scènes de chasse, dont 60 % dateraient de 5000 à 8000 ans avant Jésus-Christ, et le reste des époques pré-inca, pré-colombienne et coloniale.

«Il y a beaucoup de sites de peintures rupestres au Pérou, mais ceux-ci sont particuliers en raison de la forte concentration de très anciennes peintures. Avant que ces sites ne soient détruits, il est urgent d'en faire le recensement. Mais personne ne semble s'intéresser à la valeur patrimoniale et culturelle de ces peintures», déplore cet Autrichien.

Pour l'instant, les signaux d'alarme lancés par Hostnig au gouvernement et aux compagnies minières sont restés sans réponse.

Pourtant, en décembre 2005, ce spécialiste de l'art rupestre parvenait à faire déclarer les sites de Corani et Macusani patrimoine culturel de la nation par l'Institut national de la culture (INC). Mais depuis, rien.

Par la suite, en 2007, avec l'appui d'experts européens, Rainer réussissait à faire inscrire ces deux endroits sur la liste des 100 sites culturels considérés comme les plus menacés par la World Monument Watch, un puissant organisme privé voué à la protection du patrimoine mondial, basé à New York.

Besoin de capitaux

Malgré la déclaration de l'INC visant à protéger ces sites rupestres, le nouveau gouvernement d'Alan García affiche une politique résolument pro-minière, dans ce pays pauvre qui a grand besoin de capitaux étrangers. «Il faudrait créer un parc archéologique et obliger les compagnies minières à investir dans la protection des sites. L'extraction de l'uranium laissera le site dévasté. Et quand les minières seront propriétaires du terrain, elles ne laisseront plus personne y pénétrer, ce qui empêchera le recensement de ces sites fragiles», s'inquiète Hostnig.

Joint par Le Devoir à Toronto, Juan Vegarra, le président-directeur général de Vena Ressources, l'une des nombreuses compagnies canadiennes présentes dans le secteur de Corani-Macusani, a soutenu que les forages exploratoires se poursuivaient sur une zone de 15 000 hectares, bien au-delà de la région décrite par le chercheur. «Le site où se trouvent les peintures est limité à quelques centaines de kilomètres. Nous savons où se trouvent certaines peintures. Si les experts en connaissent d'autres, ils ont le devoir de nous les communiquer», a-t-il dit.

Mais le chercheur hésite à transmettre son propre inventaire aux minières actives dans ce secteur, de peur que celles-ci ne l'utilisent pour faire disparaître les traces de ces empreintes millénaires qui pourraient nuire à leurs exploitations futures. Plusieurs archéologues contactés par Le Devoir affirment que ce type de pratique a déjà été observé par le passé.

Pour le moment, il ne fait plus de doute que les projets d'extraction des compagnies minières iront de l'avant. Le p.-d.g. de Vena Resources a confirmé au Devoir que la phase d'extraction débutera dans quatre ans. L'an dernier, les actions de cette jeune compagnie basée à Toronto ont fait un bond de 129 % à la Bourse TSX, après la signature d'un partenariat avec le géant canadien Cameco — le plus important extracteur d'uranium au monde — pour exploiter le potentiel de la région de Puno.

Développer ou protéger?

La menace qui pèse sur les peintures rupestres de Corani-Macusani illustre parfaitement le dilemme auquel fait face le Pérou dans plusieurs autres régions. Jean-François Millaire, un archéologue québécois qui a fouillé et étudié plusieurs sites péruviens, affirme que l'exploitation minière au Pérou, galvanisée par la hausse des prix des métaux, pose un réel problème pour la protection de nombreux sites archéologiques. «Beaucoup de routes et de projets de développement se multiplient au détriment de ces sites», affirme ce professeur d'archéologie à l'université Western de London, en Ontario.

En théorie, la loi oblige les minières à fournir des études archéologiques attestant qu'aucun site ne sera affecté par leurs activités. Or, selon plusieurs archéologues interviewés par Le Devoir, les conclusions tirées par les experts, grassement payés par les minières pour réaliser ces études, sont souvent douteuses.

Le président de la Fédération internationale des associations de peintures rupestres (IFRAO), l'Australien Robert Bednarik, est peu surpris du péril qui pèse sur les sites de Corani-Macusani, malgré leur désignation patrimoniale par l'INC. «Dans les pays qui sont en mal d'investissements, souvent les minières peuvent dicter l'issue d'une étude archéologique préliminaire», affirme-t-il.

Pour Bednarik, qui a mené une campagne acharnée dans son pays pour sauver le site de Dampier Rock, le plus vaste sanctuaire de pétroglyphes (gravures rupestres) du monde, la seule façon de sauver ces sites est de sensibiliser l'opinion publique des pays d'où proviennent les compagnies minières. «En Australie, notre campagne a donné lieu à une commission d'enquête, puis à l'éviction de la moitié des membres du cabinet du gouvernement de l'État d'Australie occidentale. J'ai reçu des menaces de mort. Mais parfois, il faut plus que de simples lettres pour ébranler les gouvernements et les industriels.»

Au Pérou, la préservation des sites rupestres a des allures de batailles à la David contre Goliath. Reste à voir, dans ce nouveau Klondike, comment les minières canadiennes se comporteront face à ce patrimoine universel fragile, laissé sur des pierres qui sont aujourd'hui l'objet de toutes les convoitises.
3 commentaires
  • Richard Dupuis - Inscrit 19 janvier 2008 11 h 25

    Il reste que le Pérou a un choix à faire

    Il est évident que les archéologues feront tout pour préserver ces peintures rupestres; le Pérou, selon l'article, regorge de telles oeuvres datant de milliers d'années. Par contre, le pays est pauvre, et a vivement besoin de capitaux étrangers.

    Le Pérou est donc confronté à un choix entre deux options:

    1- Préserver coûte que coûte ces peintures, et laisser croupir sa population dans la pauvreté, ou
    2- Ouvrir les sites à l'exploitation minière, ce qui créerait de l'emploi pour de nombreux péruviens.

    Évidemment, on ne peut accomplir totalement les deux actions à la fois. Toutefois, il serait possible de préserver certains sites plus importants tout en permettant l'exploitation minière qui pourra faire sortir le Pérou de la misère. Serait-il possible que certains sites miniers ne soient pas exploités à ciel ouvert? Il reste encore plein de questions à poser, et de compromis potentiels à négocier.

    Après tout, je veux bien croire que ces peintures puissent avoir une valeur inestimable pour les personnes et organismes qui tiennent à leur préservation. Par contre, ceux-ci permettront à combien de péruviens de vivre décemment dans les prochaines années?

  • margarita farias - Inscrite 19 janvier 2008 12 h 23

    Urgende d'agir

    Il est désolant de voir disparaître les plus anciennes traces de notre humanité, il y a quelque chose de déchirant à l'intérieur plus plofond de nous-mêmes. Cela nous confronte à notre propre finitude. J'ai dépassée l'âge des attentes et je me souviens avec effroi quand le musée du Caire a été bandalissé devant les yeux des militaires américains,chez-nous les déplacements de villages peuplés de nos premières nations, et tout ça il a été fait en silence. Il nous reste qu'à souhaiter qu'un jour nous pourrons au moins rester avec ce repertoire de peintures rupestres du Pérou. Margarita Farias.

  • Chryst - Inscrit 22 janvier 2008 14 h 13

    Le Canada devrait s'en préoccuper

    Il ne fait aucun doute que le patrimoine mondial devrait préoccuper nos politiciens et par voie de conséquences ceux qui les élisent.

    Les cie ne cherchant que le profit, cela ne peut bouger qu'en alertant le public comme le fait le journal Le Devoir.

    Il est à espérer que les investisseurs ne soient pas guidés aveuglément par la seule soif de l'argent