Le patrimoine mondial en danger - Le tourisme comme arme de destruction massive

Chaque année, un million de personnes visitent la Cité interdite le week-end de la Fête nationale de la République populaire de Chine, en octobre.
Photo: Agence Reuters Chaque année, un million de personnes visitent la Cité interdite le week-end de la Fête nationale de la République populaire de Chine, en octobre.

La Cité interdite porte mal son nom. Le week-end de la Fête nationale de la République populaire de Chine (1er et 2 octobre) draine un bon million de visiteurs vers la résidence impériale des dynasties Ming et Qing que les anciens sujets n'avaient même pas le droit de regarder, sous peine de mort. Cette ville dans la ville de l'empire du Milieu compte 9999 pièces, parce que seules les divinités avaient le droit de se construire un palais en comptant une de plus.

-Deuxième article d'une série en trois volets -

La cité ouverte dans les années 1920 figure sur la Liste du patrimoine mondial depuis 1987. Cette année, les Jeux olympiques vont encore gonfler le nombre des visiteurs qui devrait facilement dépasser les 10 millions.

«On croise des centaines de personnes dans les recoins où autrefois seul l'empereur pouvait s'aventurer», commente Dinu Bumbaru, directeur des programmes d'Héritage Montréal et secrétaire général d'ICOMOS, l'organisme-conseil de l'ONU sur les monuments et sites. En mai dernier, il a participé à une rencontre internationale sur le sujet de la préservation de cet immense complexe où domine le bois. «Les mêmes problèmes se posent avec l'Independance Hall aux États-Unis, où il faut périodiquement refaire les planchers usés par les visiteurs. Quand un lieu devient célèbre, il attire l'attention et cette popularité peut elle-même devenir difficile à gérer.»

Hervé Barré, spécialiste du tourisme durable au Centre du patrimoine mondial de l'UNESCO, résume le dilemme en parlant d'un phénomène à la Janus, avec une face positive et une négative. «Le tourisme est très paradoxal: c'est à la fois un prédateur et un sauveur du patrimoine, dit-il. Le tourisme peut être à la fois la meilleure et la pire des choses pour le patrimoine.»

Plus de 845 millions d'arrivées de touristes internationaux ont été enregistrées en 2006, une augmentation de 5,4 % par rapport à l'année précédente. Le seul tourisme international génère maintenant plus de 700 milliards de dollars de recettes par année.

«Il est décevant de constater que, en dépit des assurances données lors d'innombrables colloques sur le thème du tourisme et de la préservation, l'industrie touristique ne s'est toujours pas engagée sur cette voie alors qu'elle représente désormais, avec ses milliards de chiffre d'affaires, le premier secteur économique à l'échelle planétaire», dit un rapport de l'ICOMOS sur les monuments et sites en péril paru après la destruction des bouddhas géants de Bamyan en Afghanistan. «L'industrie du tourisme exploite le patrimoine culturel, par une utilisation abusive parfois ruineuse — citons pour exemples certains des tombeaux égyptiens — mais n'apporte en retour aucune contribution financière notable à la protection et à la conservation du patrimoine culturel.»

Les globe-trotters n'étaient que quelques dizaines de milliers au début des années 1950. Si la tendance se maintient, selon les projections de l'Organisation mondiale du tourisme, ils seront 1,6 milliard en 2020, soit environ un Terrien sur cinq.

Les frontières tombent et plus aucun coin du monde ne semble à l'abri de ce tsunami humain. Bon an, mal an, l'Afrique augmente son flot d'aventuriers deux fois plus rapidement que la moyenne mondiale. L'archipel des Galápagos a vu sa fréquentation tripler après son inscription sur la Liste du patrimoine mondial.

La Convention du Patrimoine mondial de 1972 ne référait même pas au tourisme. Maintenant, la première fonction de la moitié des sites classés oscille autour du tourisme.

«Quand un site est désigné sur la Liste, les guides de voyage le recommandent encore plus fermement et les visiteurs affluent, dit encore Hervé Barré, interviewé au Luxembourg il y a quelques semaine. Seul un site bien préservé conserve son attrait, peut faire se déplacer des touristes qui paradoxalement le pervertissent. Les sites n'ont donc jamais été aussi visités et menacés.»

La croissance des séjours transfrontaliers pose aussi d'énormes problèmes environnementaux. Dans certains pays, un touriste emploie quotidiennement jusqu'à 40 fois plus d'eau potable qu'un autochtone. «Les voyages en avion contribuent au dialogue des cultures et à l'effet de serre», ajoute M. Barré. Il souligne aussi la «disneylandisation» croissante du patrimoine, la culture et la nature devenant de simples attractions malléables et exploitables. Le village global s'uniformise, se standardise. Dans cette perspective utilitariste, le mouton mène au gigot comme la cathédrale à la boutique de souvenirs. Un café Starbuck a ouvert sur le site de la Cité interdite en 2000.

Tristes Tropiques

«Les sites du Patrimoine sont plus encadrés et protégés que bien d'autres sites, note Anne Robidoux, conseillère en développement du tourisme, rejointe en mission en Asie. Selon mes observations sur le terrain, les effets pervers du tourisme se font ressentir davantage sur la société, la culture, les ressources naturelles et l'économie que sur les sites — autres que naturels — et monuments comme tels.»

Est-il possible de faire autrement, de voyager plus intelligemment? L'écotourisme prouve ou tente de faire croire que oui. Le voyageur de ce nouveau type voyagerait tout en respectant l'environnement et en préservant les traditions et les populations locales.

«Le terme écotourisme est utilisé à toutes les sauces en raison de son côté vendeur et à la mode, poursuit Mme Robidoux. Bien qu'il soit vrai que l'écotourisme permette de mieux respecter la capacité d'accueil des destinations, ce n'est pas l'envers du tourisme de masse. L'envers du tourisme de masse, c'est le tourisme des créneaux — dont l'écotourisme, le tourisme de bien-être, vinicole, religieux, etc. — ou le "sur-mesure" pour des voyageurs individuels ou de petits groupes.»

Elle parle aussi d'une vague croissante de tourisme équitable, tout comme il existe du café ou du riz équitable. «Ce tourisme suppose de payer un prix juste aux fournisseurs locaux pour assurer sa durabilité. Cette approche gagne du terrain dans la tête des gens de l'industrie et des voyageurs, tout comme sur le terrain. Certaines ONG, engagées dans des projets touristiques en Asie ou en Afrique, par exemple, adoptent une approche participative de développement. La consultation est au coeur de ces projets qui font participer directement les collectivités, tant sur le plan de l'élaboration des produits et de la main-d'oeuvre que de l'hébergement, des repas et de la fabrication de souvenirs ou de meubles pour les lieux d'hébergement et les restaurants. Ainsi, les revenus générés par le tourisme améliorent directement la qualité de vie des visités.»

La Chilienne Constanza Parra termine une thèse de doctorat en économie à l'Université de Lille 1 sur ce sujet de l'écotourisme et du développement durable des territoires. Elle examine le potentiel de l'écotourisme sous l'angle de la durabilité. «Le principal avantage de l'écotourisme, c'est son potentiel pour produire des ressources économiques pour la préservation de l'environnement, le patrimoine local et le développement des collectivités locales, écrit-elle en réponse à une interview par courriel. C'est son objectif. Parmi les désavantages, on trouve le risque de surexploitation écologique, la pollution, des problèmes liés à la répartition des revenus, des conflits au niveau des structures locales, la théâtralisation du folklore local, etc.»

Elle donne des exemples «intéressants» au Brésil et au Costa Rica. En Amazonie, certains sites naturels réclament un prix d'entrée unique pour quelques jours de visite. «Le visiteur sait que, du montant qu'il a payé, un pourcentage sera remis aux petits prestataires de services, un autre servira au transport, un autre ira aux dépenses liées à la préservation de l'environnement — pour la recherche scientifique ou pour la restauration de sites —, etc. Tout est défini de façon préalable. La plus grande aspiration, c'est de réussir à établir un engagement de la part des touristes qui va se perpétuer même une fois qu'ils quittent la destination.»

Tout de même, y a-t-il une capacité limite pour un site comme pour tous? En tout cas, des méthodes permettent déjà d'alléger les visites, par exemple à Venise, où les touristes sont maintenant répartis sur différents circuits. «Pour nous, la principale valeur concerne la préservation de la valeur universelle d'un site, commente M. Barré, de l'UNESCO. Sans elle, le site tombe sur la liste des sites en danger. La limite du changement acceptable est là, dans le sens du lieu.»

L'anthropologue Claude Levi-Strauss, bientôt centenaire, a tranché dans un sens plus radical quand il a écrit que la meilleure façon de préserver des sites et des populations «sauvages», c'est encore de ne pas les visiter, tout simplement. «L'inconvénient principal est que, même avec les meilleures intentions, un site accueillant des visiteurs n'est plus un site vierge, reprend Anne Robidoux, qui parcourt le monde depuis un quart de siècle comme journaliste spécialisée. Le développement, même respectueux, demeure un développement qui modifie l'environnement.»

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