Patrimoine - La Bibliothèque de l'Irak renaît, mais des pans de l'histoire manquent

Cette photo prise en 2003 montre une statue de Saddam Hussein devant la Bibliothèque nationale de l’Irak, située à Bagdad, qui a été dévastée par le feu. C’est dans ce bâtiment qu’étaient conservées les archives nationales.
Photo: Agence Reuters Cette photo prise en 2003 montre une statue de Saddam Hussein devant la Bibliothèque nationale de l’Irak, située à Bagdad, qui a été dévastée par le feu. C’est dans ce bâtiment qu’étaient conservées les archives nationales.

La Bibliothèque et les Archives nationales de l'Irak renaissent après les pillages massifs de 2003, mais des pans entiers de l'histoire, de la période ottomane au régime de Saddam Hussein, ont disparu ou sont conservés aux États-Unis, regrette le directeur de l'institution.

Après l'invasion américaine de 2003, «nous avons perdu 60 % de nos collections, la quasi-totalité de nos cartes et photos... et 90 % de nos livres rares. Mais maintenant, les choses se replacent, nous sommes dans une bien meilleure situation que nous ne l'étions sous Saddam Hussein», a expliqué Saad Eskander lors d'un entretien avec l'AFP à Montréal.

Le directeur de la Bibliothèque et des Archives irakiennes se trouvait cette semaine dans la métropole québécoise pour le congrès annuel de l'Association des études sur le Moyen-Orient (MESA), qui accueille un millier de chercheurs cette année.

En avril 2003, à la suite de la chute du régime de Saddam Hussein, les bâtiments de la Bibliothèque et des Archives irakiennes avaient été pris d'assaut par des pilleurs et un autre lieu de stockage des archives avait été inondé.

Les archives de la plupart des ministères de l'époque ottomane irakienne (1638-1918), du mandat britannique (1920-32), de la monarchie hachémite (1932-58) et de la République arabe (1958-2003) étaient conservées dans ces bâtiments.

L'équipe de M. Eskander a depuis rénové l'immeuble de la Bibliothèque nationale, mis sur pied un service de conservation des documents restants et commencé — avec l'aide de spécialistes en République tchèque et en Italie — à restaurer des documents endommagés.

Mais si le centre des archives de Bagdad renaît progressivement sous l'impulsion de M. Eskander, le reste des archives irakiennes demeure dans un piteux état, estiment des spécialistes.

«La situation aujourd'hui est pire qu'avant 2003 d'abord en raison de la vague de vols mais aussi parce que la plupart des institutions responsables des archives ont été détruites, à l'exception de la Bibliothèque et des Archives sous la direction de M. Eskander», estime Nabil al-Tikriti.

Ce jeune professeur à l'université Mary Washington avait recensé des collections perdues peu après la chute de Saddam Hussein en avril 2003.

«Plusieurs documents étaient dans un bon état avant 2003, mais soyons honnêtes, ils n'étaient pas disponibles», a-t-il dit en référence à la censure et au contrôle de l'information sous Saddam Hussein.

Les États-Unis et le Royaume-Uni ont aussi pioché dans les 1001 trésors d'information dont regorgeaient la Bibliothèque et les Archives irakiennes, notamment les documents sur la communauté juive de Bagdad, importante avant la création de l'État d'Israël, en 1948, a souligné M. al-Tikriti.

«Les Américains et les Britanniques ont [aussi] la plus grande partie des archives de l'ancien régime, et c'est pourquoi je tente de faire pression sur les autorités américaines pour rapatrier ces documents. Nous réclamons leur retour à Bagdad», a dit M. Eskander.

«Ces documents vont nous permettre de comprendre comment Saddam Hussein et ses fiers-à-bras ont dominé, contrôlé la société, comment les Irakiens eux-mêmes ont changé — dans leurs comportements, leurs relations sociales — sous ce régime totalitaire», a-t-il soutenu.

Mais même si les Irakiens avaient accès à ces documents, peu de chercheurs locaux seraient en mesure de les décortiquer puisque la recherche universitaire a été handicapée sous Saddam Hussein. «Il y a très peu de vrais chercheurs en sciences sociales en Irak... La recherche, c'est quelque chose de nouveau. Ça prendra peut-être une génération», pense l'anthropologue irakien Hisham Dawod.

«Nous planifions pour la jeune génération», a dit M. Eskander, qui souhaite mettre en ligne les archives lorsque celles-ci seront disponibles et restaurées.

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