Complexe et séduisante trinité

James Gray tourne peu. Si peu en fait (trois films en treize ans) qu'on pourrait presque le soupçonner de vouloir réinventer la roue chaque fois, voire de révolutionner son art pour nous emmener dans des ailleurs radicalement différents. Or ce p'tit gars de Queens, issu d'une famille d'immigrants russes, est un sédentaire chronique, aux sens propre et figuré. Chacun de ses films, conventionnel en surface, subversif en dessous, semble érigé sur les cendres du précédent, avec au coeur les mêmes décors, acteurs, enjeux, etc. Ainsi, We Own the Night poursuit une démarche esthétique courageusement anachronique et antispectaculaire (pour notre monde dopé à la nouveauté), ainsi qu'une réflexion sur le Bien et le Mal, la famille, la trahison, le repentir, bref, toutes ces vertus chrétiennes qui étaient déjà au coeur de Little Odessa et The Yards.

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We Own the Night (La nuit nous appartient)
Écrit et réalisé par James Gray. Avec Joaquin Phoenix, Mark Wahlberg, Robert Duvall, Eva Mendes. Photographie: Joaquin Baca-Asai. Montage: John Axelrad. Musique: Wojciech Kilar. États-Unis, 2007, 117 min.
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La trinité au centre du film est formée du père (Robert Duvall, parfait), chef de police, du fils (excellent Mark Wahlberg), qui marche dans ses pas, et du mouton noir (admirable Joaquin Phoenix). Ce dernier, Bobby, est gérant d'une boîte de nuit très branchée de Brooklyn, propriété d'un parrain de la mafia russe qui le traite comme son fils. Un parrain qu'il sera éventuellement contraint d'espionner et de moucharder, une vaste opération policière menée par son père et son frère visant à démanteler le réseau de trafic de drogue dont sa boîte de nuit constitue le principal guichet.

Au-delà des captivants détails de l'intrigue (attentats, revirements, trahisons, chantages, etc.), We Own the Night raconte la tragédie d'un homme qui, en quête d'un père, se retrouve écartelé entre l'un, droit mais duquel il se sent renié, et l'autre, «croche» mais aimant qu'on le force à renier. Entre ces deux pôles, James Gray, au moyen d'une mise en scène efficace, musclée, jamais poseuse, décline toute une palette de gris, non sans, comme son héros, et à regret, choisir son camp, au mitan du film.

Dans la continuité des films policiers américains des années 70 (ils sont à la mode, vous me direz), le film, solide et bien rythmé, n'est pas dominé par l'action mais poussé par les personnages. Lesquels fascinent jusqu'aux troisièmes rôles, Gray étant un fin scénariste et, surtout, un redoutable directeur d'acteurs.

Outre Phoenix, charismatique et ambigu, la révélation du film demeure la solide Eva Mendes, qui campe une entraîneuse dans la boîte de nuit et petite amie de Bobby. Élément extérieur à l'action, l'actrice, jusqu'ici sous-employée (Training Day, Hitch), campe une sorte de Marie-Madeleine, témoin de la dislocation familiale qui s'opère sous ses yeux, devant laquelle elle se révèle moins ignorante qu'impuissante. Son personnage, du bon côté de la loi et du mauvais côté de la vertu, constitue le repère moral de ce film simple. Si extraordinairement simple en fait qu'on oublie le très haut degré de maîtrise que James Gray a dû atteindre pour le réaliser.

Collaborateur du Devoir